LA TRADITION CATHOLIQUE (4)
Si, dans cette conscience collective elle-même, demeurent toujours certaines zones d’ombre et d’imprécisions, celles-ci sont peu à peu dissipées et clarifiées par la pratique et l’expérience de la vie chrétienne, en même temps que les confusions de langage ou les inexactitudes d’expression sont identifiées et corrigées au cours de l’évolution dogmatique et morale progressive. Ainsi, la doctrine catholique se complétant, s’illustrant et de purifiant par une série continue de déductions, de déclarations et de définitions de la vérité, ainsi que de réfutations et de condamnations de l’erreur, au fur et à mesure que se déploie cette vie.
Tel est, en résumé, le véritable concept de la Tradition catholique vivante, toujours nouvelle et toujours ancienne, toujours identique et inaltérable, mais toujours en évolution et en progrès en harmonie avec les intelligences, s’adaptant aux conditions des différentes époques et des différents lieux, ainsi qu’aux nécessités variables des hommes, en tirant à cette fin de ses divins trésors, au moment opportun, des choses nouvelles des choses anciennes (nova et vetera).
Par conséquent, la Tradition légitime est, dans l’organisme mystique de l’Église, un véritable héritage biologique, c’est-à-dire une sorte de « mémoire organique collective » qui, se transmettant de génération en génération, conserve chez les fidèles, aux côtés de l’esprit primitif, de la foi primitive, des premières pratiques sacramentelles et pieuses, et enfin, de la véritable vie chrétienne, tous les nouveaux traits acquis par l'évolution légitime ou le développement spontané de ces germes saints.
De même que le cerveau conserve avec une ténacité vitale toutes les perceptions sensorielles et les images ou représentations de nos idées, de même, dit le Père de la Barre (p. 81), « l’Église – ce cerveau collectif, formé d’autant de “neurones” qu’il y a d’âmes – conserve, à travers toutes les vicissitudes de l’espace et du temps, sa Révélation immuable. De même que la mémoire, malgré le renouvellement incessant des molécules, conserve fidèlement ces images idéales, de même la conscience de l’Église conserve, avec une persistance indéfectible, le sens premier de la Révélation primitive ». Et de même encore que l’homme, pour conserver la même âme au milieu de tous les changements et remplacements matériels, a pleinement conscience de l’identité de son être et de la persistance de ses souvenirs et de ses anciennes pensées, de même l’Église, animée par le Saint-Esprit, malgré la succession continue de ses fidèles, a pleinement conscience de son unité et de la parfaite continuité de sa vie ainsi que de l’identité de ses idées, souvenirs et pensées. Cette conscience intime l’inspire de telle sorte qu’elle est toujours en accord avec elle-même et qu’elle rend témoignage de ce que ses paroles sont l’écho fidèle de la Révélation (2). Il n'y a donc aucun risque qu'elle se contredise, ni qu'elle ait à rectifier ses affirmations à la lumière d'une éventuelle découverte possible. Ses lumières divines et son expérience multiséculaire la confortent pleinement dans la certitude de l'infaillibilité dont elle jouit (3).
Cependant, si l’expression authentique de la conscience collective est infaillible, il n’en va pas tout à fait de même des expressions non authentiques, et encore moins des simples manifestations des diverses consciences individuelles. Celles-ci peuvent souffrir de toutes les imperfections du sens privé, lequel est corrompu non seulement sous l’effet des mauvaises influences ambiantes mais aussi, et plus encore, sous celui des faux héritages, qui tendent à défigurer, voire à supplanter l’héritage légitime.
On sait très bien, en effet, que, conjointement aux caractères proprement perfectifs ou progressifs, tendent à se transmettre, par une association transitoire, d’autres qui sont de soi indifférents. C’est le cas des éléments circonstanciels ou adaptatifs. Si utiles soient-ils, ceux-ci doivent toujours être en harmonie avec les circonstances et évoluer en fonction de celles-ci. Il arrive parfois aussi qu’à cause des déficiences du sens individuel ou d’une organisation défectueuse, se transmettent également des éléments nuisibles ou régressifs, qui sont dus à des influences pernicieuses ou à des adaptations inopportunes, contre lesquelles il faut toujours être en garde pour les rejeter et les éliminer, tout en s’efforçant d’assainir le milieu ambiant. En effet, leur propagation est susceptible, autrement, de propager des maladies à grande échelle, voire la mort de nombreux membres.
C'est ainsi qu'au cœur de la tradition légitime, constituée par les vérités dogmatiques, définies et à définir, explicites et implicites, claires ou encore obscures, et aux véritables conclusions théologiques, s’ajoute le parasitisme de nombreuses opinions ou de doctrines humaines inassimilables et sans fondement, qui doivent être éliminées par l’étude et la critique. À l’ensemble des bonnes habitudes, des usages louables et des pratiques saintes qui découlent de l’influence de l’Esprit de l’Église, peuvent également s’ajouter certaines habitudes vicieuses, des pratiques routinières et vides de sens, des usages inopportuns ou profanes, infiltrés par l’atmosphère du siècle à telle ou telle époque, et qui – tout en paraissant traditionnelles – ne servent qu’à étouffer l’esprit, à diminuer la vigueur, à affaiblir et à provoquer des maladies dans une grande partie du Corps mystique.
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(1) « Toutes les fonctions de la vie surnaturelle, qui s’exercent au sein du Corps mystique de Jésus-Christ sous le gouvernement des pasteurs légitimes, dit Vacant, deviennent des manifestations permanentes de la doctrine du Sauveur. Telle est la sainteté de l’Église : en dépit de toutes les fautes personnelles de ses enfants et même de ses pasteurs, sa conduite à travers les âges est un enseignement semblable à celui des exemples de Jésus-Christ. En effet, le Sauveur vit toujours dans ce corps mystique dont il est la tête. Cet enseignement s’offre à nos yeux dans toutes les œuvres de l’Église : dans sa discipline, dans sa liturgie, dans ses institutions, dans ses ordres religieux, dans les dévotions et les pratiques de charité, de zèle ou de piété de ses enfants, dans son histoire, dans la vie de ses saints. (…) Ainsi, chaque génération ajoute quelque chose à la chaîne ininterrompue des enseignements explicites. (…). La doctrine chrétienne est un capital confié aux mains de l’Église pour être sans cesse accru par ses décisions solennelles et par son magistère ordinaire, mais aussi par les lois qu’elle édicte et la conduite qu’elle observe » (Magist. III, p. 44),
(2) Ce véritable héritage vital est divin et non pas humain. Il s’agit d’une communication de l’Esprit vivifiant et non pas une simple continuité historique, que certains modernistes appellent abusivement vie, lorsqu’ils parlent de logique vitale, en confondant ainsi le fait de vivre avec n’importe quelle forme d’existence, même si celle-ci s’apparente à l’état de décomposition d’un cadavre (cf. Encl. Pascendi). C’est ainsi qu’existent les sectes, non pas en vivant, parce qu’elles n’ont pas l’Esprit Saint pour les vivifier, mais en mourant continuellement ou en se dissolvant toujours davantage, comme mortes : « Ce sont des fauteurs de divisions, menés par l’instinct, ils ne possèdent pas l’Esprit » (Jude, 19). Elles se succèdent historiquement non pas dans les mêmes affirmations, mais dans une série continuelle de négations et de contradictions : tandis que l’Église, seule religion vivante, ne se contredit jamais, demeure toujours la même, en accentuant toujours davantage ses affirmations, tout comme la véritable logique accentue ses déductions et ses conséquences.
(3) « L’Église, dit le cardinal Manning (Raisons de ma croyance, 11, pp. 40-43), possède ses propres documents et elle en connaît la signification. Elle a ses usages immémoriaux, ses coutumes, ses interprétations, et elle en connaît l’origine et la portée. Elle n’a pas besoin que de doctes historiens et des critiques présomptueux viennent lui dire quel était le dépôt divin qui lui a été confié. Qui connaît ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, ce qui est de Dieu, personne ne le connaît, sinon l’Esprit de Dieu. Ces paroles de saint Paul (1 Co 2, 2) peuvent paraître dénuées de sens pour celui qui ne croit pas que l’Église est une personne morale, dotée d’une vie et d’une lumière divines, d’une intelligence qui ne vieillit pas et d’une mémoire infaillible. Mais pour ceux qui pensent que le corps mystique du Christ a conscience de ses qualités divines, (…) les paroles de saint Paul signifient que l’Église se connaît elle-même par une lumière intérieure et surnaturelle. Chaque homme a conscience de l’identité de sa personne, et nul ne peut contester cette conscience. Cette identité personnelle implique la mémoire et la connaissance des actes et des habitudes intérieures, ainsi que des événements extérieurs et de son histoire. Chaque homme possède en lui-même la clé de l’interprétation, et il est le seul interprète de ces faits. De même, aucun critique ou interprète extérieur, c’est-à-dire étranger à la conscience de l’Église, n’est habilité à déterminer la portée de son enseignement ni à réviser ses jugements. « L’homme spirituel juge de tout, et n’est jugé par personne ». (…) Le triomphe du dogme sur l’histoire signifie donc que l’Église définit ses doctrines malgré vous, car elle connaît sa propre histoire mieux que vous. Ses dogmes englobent son histoire, et son histoire fait partie de sa conscience soutenue par l’assistance divine. (…) L’histoire n’est pas seulement dans les livres et les documents ; elle est aussi dans la tradition vivante, qui s’enrichit sans cesse des actions et des connaissances incarnées d’une certaine manière dans les usages, les coutumes, les lois, les institutions. Toutes ces choses sont des témoignages vivants d’une voix précise et distincte. L’histoire de l’Église, c’est l’Église elle-même en son domaine, aussi vaste que le monde ».
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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