LA TRADITION CATHOLIQUE (5)
§ II.- La Tradition en tant qu’héritage biologique. - Virtualité et développement : une vie inépuisable : manifestation spontanée des formules anciennes. L’Église en tant que dépositaire de la vérité et organe authentique de son expression. Le fond et la forme : risque de confusions.
On comprend dès lors ce qu’est la véritable Tradition catholique, ce mystique héritage chrétien qui se manifeste par lui-même dans son développement progressif et se transmet, dans son intégrité, de manière virtuelle ou manifeste, comme une formule organique et vitale destinée à déployer peu à peu, au temps opportun, tout son immense contenu.
La Tradition n'est donc pas une simple transmission orale, destinée à compléter les indications apportées dans les Écritures ou à suppléer ce qui ne s’y trouve pas. Elle n'est pas non plus une sorte de droit coutumier. Elle est tout le dépôt de la Révélation divine qui, par la vertu du Saint-Esprit, est conservé explicitement ou implicitement, de manière patente ou latente, dans la vie de l'Église, et qui se manifeste toujours davantage à mesure que celle-ci le déploie en poursuivant sa propre évolution (1). C'est la véritable « loi de vie et de discipline ». En elle est déjà contenue, incarnée et vivante, gravée sur les tables du cœur (Héb., 10, 16) (2), toute la vérité. Celle qui a été formulée oralement par la prédication apostolique, par écrit dans la Bible, dans les Conciles et chez les Pères, mais aussi celle qui n’étant ni écrite ni exprimée par la parole, ni même pensée consciemment, mais vécue, ressentie ou pressentie par les âmes saintes, passe peu à peu de la vie à l'action, et de l'action au domaine du sentiment puis de la pensée explicite, selon que le Saint-Esprit la suggère ou l'enseigne, « en l’écrivant dans les esprits » et en la manifestant, comme loi de la vérité, sur nos lèvres (3).
Cette manifestation continue et progressive des virtualités latentes complète et explique de manière authentique et incontestable – à l’instar de la conscience elle-même qui explique et exprime les sentiments intimes de la vie – le véritable sens des enseignements qui, depuis le début, sont formulés par écrit ou oralement. Elle indique en même temps quelles coutumes sont l’expression fidèle de la loi de la vie et de la discipline, et lesquelles sont des infiltrations humaines qui doivent être progressivement éliminées (4).
Tous les mystères, avec toutes les lois mystérieuses de la vie surnaturelle, sont placés, par la vertu du Saint-Esprit, au cœur de l’Église, où Il demeure et trouve ses délices (5). C’est là que se trouve toute la Bible, toute la Vérité divine, toute la doctrine vivante qui complète et explique les formules stéréotypées de la lettre morte. C’est là que demeure l’Esprit de révélation qui nous fait comprendre les grandeurs du Christ (lequel est la Vérité même qui, par la foi, habite nos cœurs), et les richesses inestimables de son héritage glorieux (Éph. 1, 17-19 ; 3, 16-19). Ainsi, même si toutes les Écritures venaient à être perdues, même si tous les souvenirs humains des enseignements oraux venaient à s’effacer, la doctrine évangélique ne serait pas pour autant perdue et ne pourrait pas être dénaturée. L’Église elle-même est un texte vivant qui ne peut jamais être ni perdu, ni effacé ni oublié. Elle est l’Évangile même, vivant et évoluant, qui rendra éternellement témoignage d’elle-même, de son identité parfaite et de la fidélité de tout son développement historique. Toute la vérité est gravée dans sa vie et son action plus sûrement que sur des parchemins et ou des plaques de bronze, à l’abri des embûches de l’erreur et préservée des altérations que subissent avec le temps les choses humaines. Dans cette Bible écrite avant tout dans le coeur de l’Église (primario in corde Ecclesiae), se trouve, ainsi que le dit Dominique Báñez, toute la vérité que ne pourraient contenir ni une infinité de rouleaux de parchemins, ni tous les discours humains (6). C’est là qu’est gravée en lettres d’amour, de feu et de lumière, la vérité dogmatique (ignitum eloquium), qui est la véritable loi de la vie surnaturelle et de toutes ses manifestations progressives (lucerna pedibus, et lumen semitis). Celle vie est la « vie éternelle qui était dans le Père, qui est apparue parmi nous et qui nous a été communiquée afin que notre communion soit avec le Père lui-même et avec son Fils unique » (1 Jn, 1, 1-3), par l’infusion de son Esprit divin. Elle se manifeste également en nous à mesure que les arrhes de cet Esprit souverain d’adoption que nous avons reçus nous affermissent dans l’espérance de la pleine manifestation de la gloire des enfants de Dieu. En effet, si nous possédons l’Esprit de Jésus-Christ, « nous sommes enfants de Dieu en réalité, et non pas seulement de nom ; mais ce que nous devrons être n’a pas encore été manifesté : lorsque ce que nous sommes apparaîtra clairement, avec la manifestation de notre glorieux héritage, alors nous serons déjà semblables à Lui, le voyant tel qu’Il est » (1 Jn, 3, 1-2) : plénitude de grâce et de vérité, de vie éternelle et de vraie lumière qui nous illumine.
Cependant, ces lois de la vie que nous ne pouvions pas encore comprendre et qui, de ce fait, ne nous ont pas été manifestées explicitement, nous pouvons les aimer et les respecter, et ainsi les posséder dans toute leur plénitude, à la même manière dont nous possédons et mettons en œuvre les lois de notre vie organique sans avoir besoin de les connaître. « Si vous m’aimez, dit Notre Seigneur, observez mes commandements ; et mon Père vous aimera, et nous viendrons faire en vous notre demeure ». Ainsi, le Fils nous communiquera « la même clarté qu’Il reçoit du Père » (Jn 17, 22). Alors, en aimant Dieu et en agissant comme ses enfants, en observant les commandements et les conseils évangéliques, ces mystérieuses lois vitales se manifesteront peu à peu à notre propre conscience, en passant, comme le dit Blondel, de l’implicite, vécu, à l’explicite, pensé et formulé : A mandatis intellexi (7).
Ainsi, la véritable vie chrétienne est le fidèle vecteur de la Tradition et du Dogme, et l’on voit comment les vérités de foi, tout en restant les mêmes « quant à leur substance vitale, s’accroissent en nombre quant à leur explication et à leur profession explicite » (8). Bon nombre de celles qui sont aujourd’hui particulièrement pensées et formulées de manière explicite n’étaient admises que de manière implicite par les anciens Pères, lesquels, sans les affirmer, en vivaient et agissaient en en conformité avec elles. Même s’ils étaient remplis de l’Esprit Saint et s’ils étaient des docteurs de la vérité, celle-ci leur était manifestée progressivement pour l’utilité commune des fidèles, selon les opportunités de leur époque (9).
__________
(1) « Au sens le plus propre du terme, la divine Tradition est l’ensemble (universa) de la doctrine de la foi, en tant qu’elle est conservée, avec l'aide du Saint-Esprit, dans une continuité ininterrompue de consensus des gardiens du dépôt de la foi [NdT : expression qui désigne les évêques unis au Pape, qui ont pour mission de conserver intact le “dépôt de la foi” (la Révélation) transmis par les Apôtres] et des docteurs inspirés par Dieu, et en tant qu’elle se manifeste dans la profession de foi et la vie de toute l'Église » (J. B. Franzelin, De Divina Traditione et Scriptura, II, 1876, p. 96). NdT : le cardinal Franzelin, S. J. (1816-1886) fut l'un des plus éminents théologiens du Collège Romain et le principal rédacteur de la constitution Dei Filius lors du Concile Vatican I (1870). Son traité De Divina Traditione, ici cité, est l'une des œuvres magistrales du XIXe siècle qui a théorisé la Tradition non pas comme une simple transmission mécanique, mais comme une réalité vivante animée par l'Esprit Saint dans toute l'Église (gardiens du dépôt, docteurs et fidèles).
(2) NdT : « L’Esprit Saint, lui aussi, nous l’atteste dans l’Écriture, car, après avoir dit : Voici quelle sera l’Alliance que j’établirai avec eux quand ces jours-là seront passés, le Seigneur dit : Quand je leur donnerai mes lois, je les inscrirai sur leurs cœurs et dans leur pensée » (Héb. 10, 15-16).
(3) Ib. « Certes, c’est un seul et même Dieu qui a donné à l’homme les deux lois, mais il ne les a pas données de la même façon. Il a donné la loi ancienne gravée sur des tables de pierre, et la loi nouvelle “gravée sur des tables de chair, sur nos coeurs” (2 Co 3, 3). Cette expression paulinienne est ainsi commentée par saint Augustin : “Cette lettre-là, écrite à l’extérieur de l’homme, l’Apôtre l’appelle pourvoyeuse de mort et de condamnation ; mais celle-ci, la loi de la nouvelle alliance, il la nomme un ministère de l’esprit et de la justice, car grâce au don de l'Esprit nous vivons selon la justice et nous échappons à la condamnation du péché » (Thomas d’Aquin, Somme de théologie, 1-2, q. 106, a. 2, a 3). Cf. S. Augustin, De spiritu et lit., c. 17 ; Ps., 36,31.
(4) « Garde les préceptes de ton père, mon fils, ne rejette pas l’enseignement de ta mère ; tiens-les toujours fixés à ton cœur, attache-les à ton cou : dans tes démarches, ils te guideront, dans ton sommeil, ils te garderont, à ton réveil, ils te tiendront compagnie. Car ces préceptes sont une lampe, l’enseignement, une lumière : instruction et discipline sont un chemin de vie » (Prov., 6, 20-23).
(5) « Quelles sont ces lois de Dieu, inscrites par Dieu lui-même dans les cœurs, demande saint Augustin (De Spiritu et lit. c. 21), si ce n’est la présence même du Saint-Esprit ? »
(6) « L'Église, dit Jaffré (Sacrifice, préf.), renferme le passé, le présent et l'avenir : elle contient les prophéties, parce qu'elle en est l'accomplissement ; les figures, parce qu'elle les réalise : elle est la pensée dont l'Écriture n'est que l'expression morte, elle est l'Écriture vivante, elle est Jésus-Christ continué et remplissant le monde. Sans l'Église, nous ne connaîtrions ni Jésus-Christ ni l'Écriture, ou nous ne les connaîtrions que très imparfaitement. (…) Or, Jésus-Christ est le Médiateur ; et sa Médiation réside tout entière dans le sacrifice et dans le sacrement : la vie chrétienne est la réalisation individuelle de ces deux choses, et l'Église en est la réalisation sociale. »
(7)« Voilà comment il m’instruisait : “Que ton cœur reçoive mes paroles, garde mes préceptes et tu vivras”. (…) Je te conduis par un chemin de sagesse, je te fais cheminer par des sentiers de droiture. (…) La route des justes est lumière d’aurore, sa clarté s’accroît jusqu’au grand jour » (Prov., 4, 4, 11, 18).
(8) « Quant à la substance des articles de foi, la suite des temps ne les a pas augmentés, car tout ce que leurs successeurs ont cru était contenu dans la foi des Pères qui les avaient précédés, quoique ce fût de manière implicite. Mais quant à leur explicitation, les articles ont augmenté en nombre ; certaines vérités furent explicitement connues par les derniers Pères, qui ne l’étaient pas par les premiers » (Somme de théologie, 2-2, q. 1, a. 7). La traduction du P. Arintero est plus libre.
(9) Cf. Saint Thomas, ibid. ad 3 ; 1-2, q. 106, a. 4, ad 2. « l’Esprit Saint vous enseignera à cette heure-là ce qu’il faudra dire » (Lc, 12,12).
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
LIENS RECOMMANDÉS
Biographie en espagnol par Fr. Manuel Á. Martínez, OP
MÈRE MARÍA MAGDALENA DE JESÚS, C. P.
Vie et œuvre [sur le présent site]
INFORMATIONS DIVERSES
