LA TRADITION CATHOLIQUE (6)
La foi vive est le fond obscur de « la substance vitale de la gloire que nous espérons, avec la loi ou la raison des manifestations progressives de la vie qui n’apparaît pas encore » (1). Chacune des vérités dogmatiques indique un aspect de ce grand fait, de cette sublime réalité vitale. Les différentes formules, prises seules ou dans leur ensemble, ne peuvent pas épuiser cette dernière. Seul l’unique Verbe du Père peut l’exprimer pleinement. Les diverses formules servent à exclure les erreurs contraires à la Réalité divine, et à nous en donner une certaine idée analogique (2). Cette Réalité ne sera cependant bien connue, adéquatement, que lorsque « paraîtra ce que nous sommes », par la manifestation de la vie éternelle que vivent déjà les enfants de Dieu (3).
On comprendra dès lors à quel point se trompent les protestants et tous les critiques qui veulent saisir le véritable sens de l’enseignement primitif de l’Église à partir de simples textes morts, nécessairement incomplets et fragmentaires. Ceux-ci ne peuvent qu’indiquer un aspect partiel ou momentané de la vie du Seigneur, tel que l’ont perçu ses auditeurs. Or, la vie réelle est une continuité parfaite. La vertu des paroles du Sauveur n’a pas été épuisée par les premières interprétations de ses disciples : elle s’est manifestée peu à peu dans leur vie et dans celle de toute l’Église, à mesure que l’Agneau immolé ouvrait les sept sceaux mystiques du Livre mystérieux (Apoc. 5, 1-10). À mesure qu’elle se manifestait, elle en découvrait mieux la portée et le véritable sens. Les formules primitives se révèlent à travers les formules postérieures, dans lesquelles elles se développent comme spontanément tout en s’adaptant à l’état de nos intelligences. Et ainsi, la vérité, qui est substantiellement une seule et même vérité, se manifeste sous ses différents aspects. Grâce aux différentes formes que revêt son expression, elle parvient à s’adapter à tous les progrès de l’intelligence humaine, aux exigences des temps et aux différentes mentalités des hommes (4).
Ainsi, le meilleur commentaire de la Bible écrite sur parchemin ou sur papier, c’est la parole même de Dieu, incarnée dans le cœur de l’Église, où, comme d’elle-même, elle se manifeste dans des actions vitales, puis dans des pensées explicites de mieux en mieux formulées et coordonnées (5). L’Église est le seul interprète authentique ; parce qu’elle est, à cette fin, assistée par l’Esprit de Vérité, qui lui donne le véritable « sens du Christ », lequel indique sans cesse les interprétations légitimes qu’il importe le plus de connaître, et exclut les sens humains hétérogènes et faux qui tentent de s’introduire (6). Les fidèles pris individuellement n’ont pas la garantie de l’infaillibilité de leur propre jugement (2 Th. 2, 2). Même si celui-ci est fortifié par une expérience du divin, le croyant ne peut jamais avoir de certitude, à moins d’un privilège tout à fait particulier, s’il ne se conforme pas au sens commun de l’Église et à la direction avisée de maîtres authentiques, organes de la droite expression de la conscience collective. Cette soumission, en revanche, permet de reconnaître que l’esprit qui guide le jugement vient de Dieu et d’éviter d’accorder du crédit à tout autre esprit (1 Jean 4, 1-6). Elle permet à chacun de poursuivre ses recherches personnelles avec suffisamment de sécurité, beaucoup de fruits et de profit, en éclairant et en défendant la vérité, et même en contribuant à ce que parvienne à maturité le jugement définitif de l’Église (7).
En raison des déficiences du jugement privé dans l’appréciation de la vérité traditionnelle en toute sa pureté, toute systématisation théologique, dans la mesure où elle est l’oeuvre de particuliers, introduit nécessairement, à côté d’éléments sains et assimilables de la raison naturelle, de nombreuses appréciations individuelles plus ou moins inexactes, pouvant être viciées par des préjugés scientifiques, sociaux ou moraux de chaque époque et de chaque penseur (8). C’est ainsi que le principal progrès que la Théologie est appelée à réaliser aujourd’hui, au milieu de tant de luttes, est de se purifier de plus en plus de la poussière terrestre et du parasitisme humain, de toutes les théories et spéculations futiles qui ne trouvent aucun appui dans la véritable Tradition, et enfin, de tout ce qui lui donne un aspect vétuste, imprimé par des marques propres à d’autres époques. Ceci l’empêche d’apparaître telle qu’elle est, toujours nouvelle, jeune, robuste, parce qu’elle transcende les temps et les lieux en ne s’attachant à aucune forme passagère. Elle peut ainsi s’accorder avec toutes les bonnes doctrines et les bonnes institutions humaines, et mieux encore avec les meilleures, lesquelles constituent un véritable progrès.
Nous sommes ici très exposés à confondre la forme et le fond, en associant trop étroitement le divin, éternel et indestructible, et l’humain, caduc et transitoire (9). Ainsi, en contemplant les grandioses constructions théologiques du Moyen Âge, il est très difficile de ne pas confondre parfois l’habit et le corps, l’échafaudage de la charpente extérieure, les moulages systématiques, en somme, les simples instruments de construction – tirés de telle ou telle philosophie – et les véritables éléments constitutifs de l’édifice. Une fois celui-ci érigé, les échafaudages de simples systèmes provisoires, qui ne feraient que l’enlaidir, deviennent superflus. Vouloir que la vérité divine soit solidaire d’opinions et d’institutions humaines changeantes, c’est la rabaisser et la compromettre indignement. C’est pourquoi l’Église s’efforce tant de la préserver et de la rétablir dans toute sa pureté, à l’abri de tout amalgame (10).
« S'il est vrai qu'il nous faut le cadre d'un système ou la trame d'une formule rationnelle pour exprimer plus clairement notre pensée, alors autant recourir, dans la mesure où l'exactitude et la justesse des mots le permettent, au vocabulaire technique le plus adapté à la mentalité d'aujourd'hui. Le problème, c'est que nous nous attachons facilement à ces formules, à ces opinions et à ces institutions d'hier, qui nous ont certes rendu service, mais seulement de façon provisoire, et nous finissons par les traiter comme fondamentales, et par croire qu'y toucher, c'est s'attaquer à l’essentiel. Nous en venons ainsi à confondre le fond de la vérité traditionnelle avec ce qui n'en était qu'une adaptation passagère, qui un jour pourra ou devra être modifiée selon que les circonstances l’exigeront. Voilà pourquoi nous passons parfois pour exotiques, hors de notre temps ou de notre époque.
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(1) « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (Héb., 11,1).
(2) « Ce n'est que lorsque nous croyons qu'Il est au-delà de tout ce que l’homme peut concevoir de Dieu que nous le connaissons véritablement », dit saint Thomas (Somme contre les Gentils, I, chap. 5).
(3) « À ceux qui recherchent des noms et des formules adéquates, nous répondons que ces mystères sont, selon nous, ineffables » (Groot, Summa apol., q. 19, a. 5, p. 782).
(4) « Les symboles ne diffèrent en rien d'autre, sinon qu'en l'un sont expliquées plus pleinement les choses contenues implicitement en un autre, selon que l'exigeaient les attaques des hérétiques » (Somme de théologie, 2-2, q. 1 a. 9 (le texte original du P. Arintero fait référence, par erreur, à la 1-2).
Dans le développement d’une vérité révélée, ainsi que dans sa conservation, sa propagation et son interprétation, observe le P. Bachelet (L’Immaculée Concep. II, p. 67), il faut considérer la Tradition à la fois dans son objet, dans son organe, et dans le principe actif qui veille, dirige et régule le cours de son évolution. (…) En vertu de l’assistance promise (...) le Saint-Esprit veille sur le développement légitime tout autant que sur la conservation du dépôt sacré. En étant liés entre eux et fixés dans leur véritable portée par la Tradition vivante, tous les témoignages qui nous manifestent la Tradition objective ne possèdent pas seulement une autorité historique humaine, mais participent d’une autre, supérieure et divine ».
« Ce n’est pas seulement par l’enseignement que l’Église préserve et transmet le dépôt de la foi, mais aussi par l’action et la prière. C’est pourquoi le droit canonique et la liturgie doivent être rattachés aux sources théologiques, tout comme le traitement de l’ascétique et de ce qu’on appelle les dévotions, qui sont toutes intimement liées à la théologie » (Bainvel, Magist. Viv., p. 101). La liturgie catholique, disait Bossuet (Les états d'oraison, I, 6), est « le principal instrument de la tradition de l’Église ». Cf. Manning, op. cit., pp.. 42-43).
(5) « Nous savons, dit Labreton (L'Enc. et la Théol. moderniste, p. 36), que la connaissance religieuse qui procède immédiatement de la révélation n'a pas encore la forme d'une théologie, c'est-à-dire d'un système qui coordonne et organise les données (…). Cette adhésion primitive à la réalité divine, cette perception tout à fait concrète et vivante, est la source unique d’où ont découlé les dogmes. Il ne fait aucun doute que bon nombre d’entre eux sont restés longtemps latents au fond de cette perception, qui ne cessait d’alimenter la pensée et la vie de l’Église. Mais, éclairée par l’Esprit Saint, elle a peu à peu – grâce aux efforts d’un travail plus ardent, d’une piété plus vive, ou parfois sous l’effet d’une contradiction – pris davantage conscience des vérités qu’elle portait en son sein ; et ses décisions infaillibles n’ont jamais été réformées : jamais le sens que ses dogmes avaient reçu n’a été rectifié. »
(6) C’est pourquoi « l’amour de l’Église, comme l’ajoutait Bossuet (Pensées chrétiennes et morales, V), renferme entièrement en lui-même la condamnation de toutes les erreurs, la détestation de tous les schismes, l'antidote de tous les poisons (...) ». C'est ainsi que nous devons non seulement croire en l’Église (je crois en la sainte Église catholique) mais aussi la croire (credo Ecclesiæ). « On comprend donc à quel point notre formule de l'acte de foi est justifiée : “Je crois tout ce que la sainte Église croit et enseigne” ; ce qui a une force suprême dans les questions définies ; et dans les questions non définies, nous nous efforçons de penser comme l'Église (sentire cum Ecclesia) » (Bainville, De Magisterio vivo et Traditione, p. 58).
(7) « Chaque docteur, en effet, voit ouvert devant lui un vaste champ dans lequel, en suivant une direction sûre, son zèle peut s'exercer d'une façon remarquable et avec profit pour l'Eglise. A la vérité, quant aux passages de la Sainte Ecriture qui attendent encore une explication certaine et bien définie, il peut se faire, grâce à un bienveillant dessein de la Providence de Dieu, que le jugement de l'Eglise se trouve pour ainsi dire mûri par une étude préparatoire. Mais, au sujet des points qui ont été déjà fixés, le docteur peut jouer un rôle également utile, soit en les expliquant plus clairement à la foule des fidèles, d'une façon plus ingénieuse aux hommes instruits, soit en les défendant plus fortement contre les adversaires de la foi » (Léon XIII, Encycl. Providentissimus Deus, 18 novembre 1893).
(8) « Chaque progrès du raisonnement, dit Newman (Psychologie de la foi, p. 71), s’accompagne pas à pas de nombreuses appréciations ou suppositions, qui proviennent des sentiments propres à chaque époque, race ou religion, ou des argumentateurs eux-mêmes. Ces courants circulent à la surface de l’argumentation sans que l’on s’en rende compte ; et pourtant, ils existent et exercent leur influence. Que dire alors des hypothèses gratuitement admises dans les discussions sur des sujets difficiles ? »
(9) « Les commentaires sur les opinions sont anéantis par le temps ; mais la vérité du Seigneur demeure et triomphe pour toujours » (Léon XIII, Encycl. Providentissimus Deus, 18 novembre 1893).
(10) « Notre moyen de vérification, comme le dit de Broglie (Surnaturel, I, p. 64), est avant tout l’ensemble des décisions de l’Église. Les systèmes sont le fruit du travail individuel des hommes. Mais l’Église juge ces systèmes et écarte ceux qui sont dangereux ». En même temps, elle approuve et même recommande les plus sains, sans toutefois les garantir en tous points, et elle apporte peu à peu une consécration dogmatique aux formules qui, après beaucoup d’élaborations, en viennent à exprimer fidèlement la vérité.
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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