L'INFLUENCE DE MARIE DANS LA SANCTIFICATION DES ÂMES
La querelle de la corédemption (1)
LA NOTE DU 4 NOVEMBRE 2025.- Le lecteur verra, dans le texte qui suit, à quel point les titres de corédemptrice, de Mère de la grâce et de Médiatrice attribués à Notre-Dame étaient importants pour le P. Arintero, lequel recourait aussi au concept de co-sanctificatrice pour déployer sa mariologie ; une mariologie contemplant, dans le Christ, le rôle ecclésial de Marie mais aussi son rôle dans notre sanctification.
Le P. Arintero justifiait ces titres, non pas comme des nouveautés, mais comme des vérités contenues d'une manière ou d'une autre dans le dépôt de la Révélation. Des vérités appelées à être définies « quia visum est Spiritui Santo et nobis [car il aura paru bon au Saint Esprit et à nous-mêmes] que la chose en elle-même était de foi (...). C'est ce qui doit être dit de la doctrine relative à la Très Saint Vierge comme Corédemptrice et cosanctificatrice, à celle relative à Saint-Joseph, au Sacré-Cœur, au Purgatoire, etc., même si elles ont à peine été connues explicitement au cours des premiers siècles. L'Église prendra en compte les témoignages croissants de la tradition, l'interprétation des théologiens, les sentiments actuels du peuple chrétien, et également, jusqu'à un certain point, les propres lumières des âmes privilégiées chez lesquelles l'Église vérifie et reconnaît des charismes singuliers ordonnés au bien commun » (1).
Ces titres mariaux ont cependant été radicalement remis en cause par la Note doctrinale « Mater populi fidelis, sur certains titres mariaux qui se réfèrent à la coopération de Marie à l’œuvre du salut », publiée par le Dicastère pour la doctrine de la foi le 4 novembre 2025, et approuvée par le pape Léon XIV le 7 octobre 2025. Le paradoxe est que cette Note a le même objet que celui de l’étude du P. Arintero : préciser « la place de Marie dans sa relation avec les croyants, à la lumière du mystère du Christ, unique Médiateur et Rédempteur » (Note, Présentation, § 2).
La Note considère, en référence à des propos du cardinal Ratzinger (2) et du pape François, mais à l’encontre de très abondantes sources antérieures, que « l’utilisation du titre de Corédemptrice pour définir la coopération de Marie est toujours inopportune. Ce titre risque d’obscurcir l’unique médiation salvifique du Christ et peut donc générer une confusion et un déséquilibre dans l’harmonie des vérités de la foi chrétienne ». La Note ajoute que cette expression « (...) nécessit(tant) des explications nombreuses et constantes, afin d’éviter qu’elle ne s’écarte d’un sens correct, elle ne rend pas service à la foi du Peuple de Dieu et devient gênante » (n° 22).
De même, rappelant que le Christ est l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes, la Note considère que le titre de « Médiatrice » donné à Marie revient à « lui attribuer des fonctions actives parallèles à celles du Christ » (n° 33). Elle estime que des titres comme celui « de Médiatrice de toutes les grâces », en particulier, « ne facilitent pas une compréhension correcte de la place unique de Marie » (n° 67) et font « courir le risque de voir la grâce divine comme si Marie devenait distributrice de biens ou d’énergies spirituelles, détachés de notre relation personnelle avec Jésus-Christ » (n° 68).
La Note met encore en cause l’usage du titre « Mère des croyants », au motif, en particulier, que les pasteurs doivent « éviter toute instrumentalisation politique de cette proximité de la Mère », le pape François « ayant mis plusieurs fois en garde à ce sujet », à l’encontre de « propositions idéologiques-culturelles de divers genres qui veulent s’approprier la rencontre d’un peuple avec sa Mère » (n° 44). Dans l'homélie à laquelle il est ainsi fait référence, le pape François invitait en effet à ne pas « idéologiser la Mère », qu'il présentait pourtant paradoxalment comme « notre Mère métisse » (Homélie, 12 décembre 2022). On peut légitimement se demander si cette réflexion politico-théologique ne constitue pas une réprobation, en particulier, du titre de « protectrice de la France » donné par Louis XIII à Notre Dame dans l’édit royal du 10 février 1638, ou de la consécration de « cette Espagne qui se reconnaît comme la "terre de Marie" » dont parlait Jean Paul II (3), ou encore de l’appel final du P. Arintero, en notre texte, au règne de Notre-Dame sur l’Espagne.
La Note met enfin en garde contre l'usage du titre de « Mère de la grâce », au motif, inspiré par la même logique, que « dans la parfaite immédiateté entre l’être humain et Dieu pour la communication de la grâce, même Marie ne peut intervenir » (n° 54) et que « ce n’est pas un honneur pour Marie de lui attribuer une quelconque médiation dans l’accomplissement de cette œuvre exclusivement divine » (n° 55). Le pape Paul VI n'avait pourtant pas hésité à honorer en Marie « la Reine de miséricorde et la Mère de la grâce » (4) et saint Alphonse de Liguori, « Patron céleste de tous les confesseurs et de tous les moralistes » à écrire, en référence à saint Bernard, que « ce saint proclame Marie la Mère de la grâce et de notre salut » (5).
La conclusion de la Note va extrêmement loin. Tout en affirmant que « tout ce qui précède n’offense ni n’humilie Marie », elle affirme que tous les titres ci-dessus censurés portent vers elle « un regard (…) qui nous détourne du Christ, ou qui la place au même niveau que le Fils de Dieu », hors « de la dynamique propre d’une foi authentiquement mariale » (n° 66). Ils ne seraient donc pas seulement « inopportuns » ou « gênants », mais bien anti-chrétiens et anti-mariaux.
UNE LONGUE ET FUNESTE QUERELLE.- Cette Note peut être considérée comme une étape majeure d'une longue querelle (6), déjà ouverte lors des débats du XIXe siècle sur l'Immaculée Conception, mais ravivée dans les années 1950, et qui culmina lors du concile Vatican II et dans les années postérieures. Cette querelle vit s'affronter les partisans (qualifiés de "maximalistes") d'une extension de la dévotion mariale pouvant aller jusqu'à la définition d'un nouveau dogme, celui de la Médiation maternelle et universelle de Marie (7), et les opposants à cette doctrine (qualifiés de "minimalistes"), qui la considéraient excessive, voire « fièvreuse » et « pathologique », selon les mots de l'abbé René Laurentin [(1917-2017) (8). Les premiers espéraient du Concile qu'il consacrât à Marie un document spécifique mettant en lumière sa mission médiatrice, incluant son rôle de corédemptrice ici-bas et son rôle d'avocate du genre humain par-delà son Assomption. Les seconds, entendant fonder le rôle de Marie sur sa simple qualité de membre éminent et de "modèle" de l'Église, et spécialement sensibles à ne pas contrarier les exigences de l'oecuménisme, excluaient un tel texte et n'entendaient traiter de Marie qu'au sein de la Constitution sur l'Église, Lumen gentium.
La querelle théologique fut alors officiellement remportée par les "minimalistes" (Rahner, Congar, Laurentin, Frings, Garrone, Liénart, Mons. Helder Càmara, etc.), après qu'ils eurent gagné à leur cause les papes Jean XXIII et Paul VI - lequel jugea, déjà, que la reconnaissance du titre de Médiatrice, qui concentrait toutes les critiques du camp "minimaliste", serait « inopportune et même préjudiciable » (9). Cette querelle fut, indépendamment de son intérêt théologique intrinsèque, largement contaminée par "l'esprit conciliaire", lequel, entendant "purifier" le culte marial de ses prétendues scories, jeta, par un mélange d'impiété et de ce qu'il faut bien appeler une obsession œcuménique présente en ce domaine comme en tant d'autres, un large discrédit sur la dévotion mariale, sur ses pratiques et même sur les fidèles qui en vivaient. « Il y a des milieux où la piété dont la Mère de Dieu est l’objet dans l’Église fait bel et bien scandale », écrivait alors le philosophe et théologien Charles De Koninck (1906-1965), ce qui ne concernait objectivement pas les seuls milieux protestants (10).
Il n'a pourtant jamais été question pour les "maximalistes", ni pour l'illustre tradition spirituelle sur laquelle elle se fonde, en dépit des soupçons des "minimalistes" et des protestants, d'attribuer à Marie, par les titres en cause, ce qui appartient en propre et exclusivement à son divin Fils. Pour écarter toute objection de ce chef, Charles De Koninck rappelait d'ailleurs que l'Église, n'avait « jamais permis de prêter à Marie des caractères qui masquent le moindrement la suréminente dignité du Verbe Incarné ; elle n’admet aucun attribut de la Mère qui ne soit à la plus grande gloire du Fils » (11). Le pape Pie XII lui-même avait certes mis en garde contre l'usage « d'expressions exagérées dépassant les limites du vrai » au sujet de Marie. Il avait cependant également dénoncé cette forme inverse de déviance qui consiste à manifester « une étroitesse d’esprit excessive quand il s’agit de cette dignité unique, sublime, et même presque divine de la Mère de Dieu ». Une dignité qui impose en particulier de lui reconnaître le titre de Reine, « non seulement en raison de sa maternité divine, mais aussi en raison du rôle singulier qu’elle a joué, par la volonté de Dieu, dans l’œuvre de notre salut éternel » (12).
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(1) Juan G. Arintero, Desenvolvimiento y vitalidad de la Iglesia, vol. II, Evolución doctrinal, 1975, p. 336.
(2) Dans l’ouvrage Voici quel est notre Dieu, le cardinal Ratzinger répondait ainsi au journaliste Peter Seewald qui l'interrogeait sur la possibilité de la proclamation d'un dogme relatif à la Corédemption de Marie : « (…) le concept de “corédemptrice” s’écarte aussi bien de l’Écriture que des écrits patristiques, ce qui suscite des malentendus ». Insistant sur le rôle premier du Christ dans la Rédemption, il ajoutait : « Le terme de “corédemptrice” obscurcirait cette donnée originelle. Une bonne intention s’exprime dans un mauvais vocable » (Éd. Plon/Mamę 2001, p. 216).
(3) Jean-Paul II, Message pour les congrès mariologique et marial de Saragosse, 1979.
(4) Paul VI, Exhortation apostolique Marialis cultus, 2 février 1974, n° 22.
(5) Saint Alphonse de Liguori, Les gloires de Marie, chap. V, II.
(6) Sur le contexte de cette querelle, cf. Roberto de Mattei, "The Marian question”, 14 september 2012, sur son site ; Abbé Claude Barthe, “Défense de la doctrine de la Corédemption de la Sainte Vierge”, in Res Novae – Perspectives romaines, 5 avril 2025.
(7) « Étant donné que les principaux attributs personnels de la Très Sainte Vierge Marie — maternité divine, virginité perpétuelle, immaculée conception et Assomption corporelle — sont déjà définis dogmatiquement, il demeure dans les vœux des fidèles qu’il soit également défini dogmatiquement : que la Très Sainte Vierge Marie a été intimement associée au Christ Sauveur dans l’œuvre du salut humain, qu’il existe ainsi une véritable coopération dans l’œuvre de la rédemption, et qu’elle soit ainsi (déclarée) la Mère spirituelle des hommes, l’intercesseur et la dispensatrice de toutes les grâces, en un mot, la Médiatrice universelle entre Dieu et les hommes » (P. Carlo Balić , O.F.M., Actes du 1er Congrès de mariologie (1950), Rome, Alma Socia Christi, vol. 2 (1952), p. V ; cf. I, p. 298). Le P. Carlo Balić (1899-1977), franciscain, recteur de l’Université pontificale Antonianum et titulaire de la chaire de Mariologie, fut aussi la "bête noire" du P. Congar, O. P. (1904-1995).
(8) Cf. René Laurentin, La question mariale, Éd. du Seuil, 1963.
(9) Cf. Roberto de Mattei, “The Marian question”, préc.
(10) Cf. le précieux ouvrage de Ch. de Koninck, Le scandale de la médiation, Nouvelles Éditions Latines, 1962 ; Laval théologique et philosophique, volume 14, numéro 2, 1958, p. 166.
(11) Ch. de Koninck, Le scandale de la médiation, Op. cit., pp. 176-177.
(12) Pie XII, Encyclique Ad cæli Reginam, 11 octobre 1954, dans l'édition vaticane en espagnol, nn. 14 et 18.
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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