LA TRADITION CATHOLIQUE (2)
Dans les organismes purement sociaux, il n’est pas facile, et il est même parfois impossible, de distinguer les préjugés ou les opinions infondées des vérités qui pourraient constituer le patrimoine légitime de la tradition commune. Il en est ainsi, précisément, parce que celle-ci ne dispose d’aucun organe authentique reconnu. Dans l’Église, en revanche, même si ses simples membres particuliers ne parviennent pas toujours à opérer ce discernement avec précision, les organes centraux de la conscience collective, c’est-à-dire le Pape et les Conciles œcuméniques, y parviennent, parce qu’ils sont assistés à cet effet par le Saint-Esprit, maître fidèle de toute vérité (Jn 14, 26 ; 16, 13).
Ce que l’on appelle la conscience sociale est une pure abstraction, dès lors qu’elle ne subsiste que dans les consciences individuelles. En elle, il y a dès lors toujours place pour des doutes, des ambiguïtés et même des contradictions qui, grâce aux efforts pénibles de quelques esprits particulièrement perspicaces, peuvent être en quelque sorte dissipés, bien que très rarement avec la certitude souhaitable. Ainsi, la véritable conscience d’une société et ses aspirations innées peuvent parfois apparaître avec plus de précision et de relief chez un seul individu qui sait pénétrer au fond des choses, que chez tous les autres, qui se laissent peut-être emporter par des sentimentalismes vagues et flottants (1). En revanche, dans l’organisme mystique de l’Église, en tant qu’« organisme physiologique », animé par l’Esprit de Vérité qui se communique de diverses manières à chacun de ses organes, la conscience collective – bien qu’elle soit incapable de contradictions – ne se reflète ou ne se manifeste avec suffisamment de précision et d’exactitude qu’auprès de l’ensemble des individus, qui, unis, jouissent de la plénitude de l’Esprit, et elle ne peut s’exprimer authentiquement que par les organes qui ont mission de l’exprimer. Chaque individu particulier ressent d’autant plus exactement les choses divines, non pas à mesure qu’il est plus isolé et replié sur lui-même – comme il arrive ordinairement dans le domaine humain – mais à mesure qu’il est plus intimement uni par la charité à l’ensemble, à mesure qu’il participe davantage au sentiment commun des autres membres et qu’il se laisse moins influencer par ses points de vue individuels, fondés sur un aspect isolé et nécessairement très incomplet de la vérité intégrale (2).
« Les simples fidèles, si raffiné et si pur que soit leur sens catholique, et même s’ils sont remplis de l’Esprit divin, ne bénéficient d’aucune garantie ni d’aucune assurance d’une infaillibilité parfaite. C’est pourquoi, afin de ne pas s’exposer à l’erreur, ils doivent se soumettre docilement à la direction et à la modération de leur Chef visible (3). La foi qui les guide et les éclaire est incorporée en eux à la manière des simples vertus naturelles. Ainsi agissent-ils selon une manière humaine (modo humano). Ce n’est qu’avec les dons qu’ils peuvent agir au-dessus d’un mode humain (supra modum humanum). Cependant, cette manière d’agir, qui n’est pas si ordinaire, est celle qui nécessite le plus une direction ou une vigilance spéciale pour ne pas croire « tout esprit et s’assurer qu’ils sont mus par celui de Dieu », esprit qui se reconnaît par la soumission à l’autorité hiérarchique (1 Jean, 4, 1,6). C’est la raison pour laquelle les véritables mystiques, qui sont ceux qui possèdent ces dons au plus haut degré, et les exercent habituellement, sont aussi ceux qui, grâce à la lumière divine qu’ils reçoivent par ces dons eux-mêmes, reconnaissent le mieux la nécessité d’obéir pour exercer leur discernement, et qui, de ce fait, se montrent les plus dociles à la direction de l’Église » (4).
La lumière qui guide habituellement les âmes est celle de la foi (II Pierre 1, 19 ; I, 5, 9). Une foi assimilée, dont vit le juste en parfaite harmonie avec toute sa façon de penser, avec sa propre « mentalité ». C’est pourquoi chacun l’assimile et la vit à sa manière, la perçoit, l’exprime et la communique à travers ses propres opinions et ses propres appréciations. C’est ainsi qu’elle peut offrir des nuances très diverses qui, loin de nuire, en s’associant et en s’influençant mutuellement, permettent de mieux voir les différents aspects de la vérité intégrale, ce qui favorise grandement le progrès dogmatique. De cette manière, le concept objectif du dogme et sa parfaite identité vitale s’harmonisent très bien avec le caractère particulier que la vérité catholique offre subjectivement chez chacun des fidèles, c’est-à-dire avec le sentiment très vif que chacun doit avoir de la foi commune dont tous vivent, en tant que justes.
Bien que cela présente à premières vues des inconvénients, tout cela comporte de très gros avantages, parmi lesquels celui, immense, que chaque fidèle catholique devient un texte vivant, doté d’un certain pouvoir d’interpréter, d’éclairer et de compléter les textes morts. C’est seulement ainsi qu’ils peuvent « être prêts à rendre raison de l’espérance qui est en eux ». Chaque enfant de Dieu résume en lui-même ou reproduit d’une certaine manière toute l’Église. Il constitue comme une petite Église élémentaire, assistée autant que nécessaire, bien que non infailliblement, par l’Esprit vivifiant (5). En possédant l’Esprit comme il le possède, qui anime et domine la lettre, il peut l’élargir et la varier sans l’altérer (6). Nous voyons ainsi que, tandis qu’un simple répétiteur se contente d’accumuler et de reproduire des formules dont il n’a pas réussi à assimiler le contenu, le maître qui maîtrise en profondeur une doctrine sait modifier, clarifier et compléter les formules qui l’expriment, et de leur donner mille tournures différentes pour s’adapter à la capacité de ses auditeurs et répondre à toutes sortes de besoins. Parce qu’il possède le secret de respecter et d’exposer le sens, sans être esclave de la lettre, son enseignement oral est plus assimilable et plus profitable que la simple lecture : « La parole vivante nourrit plus abondamment ».
Cette facilité d’assimilation, si étroitement liée à la capacité d’interprétation, est, dit le Père de la Barre (pp. 91-95), une chose qui dépend du caractère personnel. « La doctrine que j’enseigne, j’ai commencé par la faire mienne ; et c’est précisément parce qu’elle est mienne et que je la possède pleinement que je peux parvenir à la faire vôtre. Elle est entièrement imprégnée de mes propres concepts, de mes tournures, de mes images ; et, ainsi, elle reflète tous les traits caractéristiques de ma vie intellectuelle et morale » (7).
Ces éléments personnels, loin de constituer en soi une altération de la doctrine, sont une condition indispensable pour l’assimiler, la vivre et bien la posséder, et donc pour la transmettre ou la communiquer à autrui convenablement. Car la doctrine est une nourriture que je dois assimiler avant de la communiquer ; et ainsi, ce qui sera communiqué sera quelque chose d’intime et de vital, comme doit l’être le lait de la doctrine.
C’est pourquoi le commentateur esclave d’un texte mort ne peut offrir une doctrine vivante, comme l’est essentiellement la doctrine traditionnelle. Celle-ci, du fait même qu’elle vit, sans pour autant s’altérer sur le fond, est capable de varier dans la manière de se transmettre et de se communiquer, afin de mieux s’adapter à toutes les mentalités, et d’être possédée et vécue par chacune d’entre elles. « Voilà pourquoi ce travail humain, dont se plaignent tant les protestants, cette empreinte de diverses civilisations et de multiples philosophies, loin de constituer une altération, est une condition essentielle d’un enseignement adapté à la diversité des époques et à la variété des intelligences ». Encore que ce soit là un travail humain, c’est celui qui convient à un organisme humano-divin tel que l’Église. C’est le travail qui produit une nourriture assimilable et transmissible. C’est « l’élaboration d’une doctrine, humaine dans les conditions de son exposition, tout en étant divine dans sa source et dans son fond immuable. Cette doctrine humano-divine est le véritable lait donné par l’Église, qui est autant mère des intelligences qu’elle l’est des volontés et des cœurs.
« La doctrine catholique vit, et de ce fait elle grandit et progresse », et elle s’adapte à toutes les époques et influence toutes sortes d’hommes. « C’est un enseignement divin qui porte en lui le principe d’un développement humain, parce que c’est l’enseignement d’un être social, qui est un organisme vivant ». « L’Église, observe J.-M.-A Vacant (De Magisterio ordinario, 1887, p. 5), n’est pas un instrument automatique qui répète, à travers les siècles, les formules employées par le Sauveur et ses apôtres ; elle est comme un maître vivant qui sait ce qu’il dit. Ainsi, elle adapte à l’intelligence et aux besoins de chaque génération ses enseignements, ou plutôt ceux de Dieu, sans rien ajouter ni retrancher, mais en variant les formes. Elle présente successivement leurs multiples aspects, en clarifiant et proposant expressément aux fidèles des points précis qui étaient auparavant restés dans l’ombre. (…) Cette proposition explicite n’est qu’une manière d’affirmer avec plus de clarté, de précision, de certitude et d’insistance les vérités mises en évidence qui, au moins implicitement, avaient toujours été crues. Il s’agit simplement d’une nouvelle forme d’un même enseignement, au fond immuable ».
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(1) Dans un organisme social, on trouve généralement toutes sortes de principes qui sont invoqués comme des vérités évidentes, sans que personne ne puisse établir leur bien-fondé ni sache les concilier. Ce ne sont que de purs psittacismes. En revanche, une intelligence pénétrante peut dissiper ces brumes, résoudre les contradictions et réduire à néant les psittacismes sociaux. Ainsi, dit Palante, « il ne faut pas substantiver cette conscience sociale, ni oublier qu’elle n’a de signification ni d’existence que dans les consciences individuelles. Chaque individu reflète à sa manière les idées ambiantes en y mêlant sa propre substance. Cette part d’individualité ne cesse de croître à mesure que l’évolution intellectuelle, esthétique et morale se fait plus complexe et plus riche (…). Tant qu’un sentiment collectif ne trouve pas de conscience individuelle où se refléter et s’exprimer, il reste amorphe et inconscient de lui-même (…). Il est comme endormi et ne peut jaillir à la vie consciente s’il n’est pas affirmé ou interprété par une conscience individuelle » (Georges Palente, Précis de sociologie, F. Alcan, Paris 1901, p. 59).
(2) C’est ainsi que « beaucoup de petits éléments, lorsqu'ils sont rassemblés, deviennent grands » (“multi minimi, dum congregantur, fiunt magni”, saint Ambroise, in Rom. X), parce que s’ils sont rassemblés au nom du Seigneur, Il est au milieu d’eux et les grandit (Mt, 18, 20).
(3) Cf. Col. 2, 18-19 ; 2 Thes. 2, 2 ; Hebr. 13, 7, 17; Luc. 10, 16 ; Deut. 17, 9 ; Agg. 2, 12 ; Malach. 2, 7.
(4) Il est nécessaire de corriger les égarements de l’esprit propre, d’éviter et de prévenir les insubordinations auxquelles portent les tendances modernes démocratiques ou autonomistes, viciées par le modernisme. En même temps, il importe tout autant de reconnaître et de mettre en valeur la merveilleuse influence doctrinale qu’exercent les âmes véritablement « spirituelles », toujours dociles, soumises, douces et pacifiques, en tant que véritables « filles de la lumière », qui « ne marchent jamais dans les ténèbres, mais rayonnent toujours de la lumière de la vie », par laquelle « elles éclairent et édifient les hommes et glorifient le Père céleste » (Jn 5, 16). — C’est pour cela qu’elles possèdent en si grand nombre l’Esprit de révélation (Éph. 1, 17) et qu’elles resplendissent toutes de la même clarté de leur divin Époux (Jn 17, 22).
« Il y a aujourd'hui une tendance, observe le P. J. V. Bainvel (De Magisterio vivo et Traditione, p. 116), à accorder beaucoup d'importance au sens des fidèles et à l'instinct du Saint-Esprit chez les fidèles. — Bien que cela puisse se faire de façon bonne et utile, il faut toutefois prendre garde (ce que certains ne font pas suffisamment) à ne pas diminuer le rôle du magistère, ni à déprécier pour ainsi dire son autorité, ni à séparer l'action intérieure du Saint-Esprit du magistère ou à opposer les deux ; car cette action (pour ce qui concerne la doctrine) consiste avant tout à "ouvrir le cœur pour s'attacher à ce qui est dit par les maîtres" (Actes 16, 14), et à aider à conserver ces enseignements en les méditant dans son cœur afin de porter du fruit ». Néanmoins, cette « fructification », chez ceux qui ont « beaucoup grandi en grâce et en connaissance », est « lumière de vie », et donc une véritable « illumination » qui profite toujours à toute l’Église et éclaire la conscience collective, d’où, comme le reconnaît l’auteur lui-même (p. 96), « les Maîtres authentiques eux-mêmes en tirent souvent la véritable doctrine ».
« Soyons suspendus à la bouche de tous les fidèles, disait saint Paulin de Nole (Épître 23, n. 25), car l'Esprit de Dieu souffle en tout fidèle ». Cependant, pour recevoir cette inspiration, il est nécessaire d’avoir un profond amour de l’Église, en laquelle se trouve la plénitude de l’Esprit avec toutes ses grâces. « Nous recevons donc, nous aussi, le Saint-Esprit, si nous aimons l’Église, si nous sommes étroitement unis par la charité, si nous nous réjouissons du nom et de la foi catholiques. Croyons-le, frères ; dans la mesure où chacun aime l'Église du Christ, dans cette même mesure il possède le Saint-Esprit » (Saint Augustin, Traités sur l'Évangile de saint Jean, 32, 8).
En outre, il convient de garder à l’esprit que, comme le fait remarquer Vacant (Magist. 11), le magistère ordinaire, bien que représenté par le Pape et les évêques, n’est pas exercé par eux seuls, mais aussi par les autres ministres de l’Église, et même par les simples fidèles, s’ils reçoivent à cet effet une mission qui fait d’eux des instruments de l’enseignement ecclésiastique. C’est ainsi que l’exercent les curés, les supérieurs religieux, les prédicateurs, les missionnaires, les catéchistes, et même les enseignants et les pères de famille, lorsqu’à la demande de l’Église, ou en réponse à ses souhaits, ils enseignent avec soin la doctrine chrétienne.
« Tous ces auxiliaires, ajoute le même auteur (p. 23), concourent à l’œuvre de l’Église enseignante ; tous sont des instruments plus ou moins autorisés de son magistère quotidien. Chacun d’eux exprime à sa manière la doctrine catholique, et la multitude de ces instruments fait résonner cette doctrine partout. Et ainsi, bien que l’ensemble du magistère soit placé sous l’action du corps épiscopal, il se trouve constitué par le concert d’un nombre infini de voix qui s’élèvent sans cesse d’un bout à l’autre du globe » (Cf. Bainvel, De Mag. vivo, p. 40, 104.
(5) « Chacun des fidèles apparaît comme une Église en réduction, le mystère de sa secrète unité demeurant sauf, de même qu’un seul homme reçoit aussi tous les sacrements de la rédemption humaine, qui ont néanmoins été divinement attribués à l'Église universelle elle-même. (...) (L'Église) n'accueille pas la solitude en un seul [homme], mais elle n'admet pas non plus la déchirure de la diversité en plusieurs » (Saint Pierre Damien, Livre "Dominus vobiscum", chap. 10).
(6) Comme le faisait remarquer le cardinal Pie dans ses Instructions synodales, celui qui possède une doctrine sûre, une doctrine vivante, peut, selon la parole de Jésus-Christ, aller et venir à sa guise, en jouissant de la grande liberté des enfants de Dieu, sans prendre part aux ténèbres ; « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage » (Jn 10, 9).
(7) Cf. Fonsegrive, Le Catholicisme et la religion de l'esprit, IV.
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
« Vous qui êtes ici, dites un Pater à mon profit.
Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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