LA TRADITION CATHOLIQUE (1)
Ce texte est issu de l'ouvrage Desenvolvimiento y vitalidad de la Iglesia, Libro IV, Mecanismo divino de los factores de la evolución eclesiástica, Salamanca, 1909, Chapitre IV - L'héritage catholique et la tradition vivante, pp. 148 ss. Il est particulièrement précieux en un temps où circulent, dans le monde catholique, des conceptions figées de la Tradition, qui semblent paradoxalement inspirées du Sola Scriptura des protestants.
§ I — L’héritage catholique et l’esprit chrétien. — Les héritages particuliers et l’héritage général. — La mémoire organique et le sens catholique ; la conscience individuelle et la conscience collective ; les organes authentiques de cette dernière ; modération et raffinement du sens individuel. — La foi assimilée et la doctrine vivante : transmission et adaptation ; les formes subjectives et la coloration de l’environnement. L’édification mutuelle, la solidarité et la concorde ; la vérité vivante et les textes morts : éclaircissements et purifications successives. — La Tradition, héritage biologique : le véritable héritage et les faux héritages.
Ce que nous avons dit de l’esprit caractéristique propre à chaque Ordre religieux, de sa conservation et de son renouvellement, nous éclaire ou nous fait comprendre, à titre de cas particulier, ce qui doit se passer, et se passe de fait, avec l’esprit général de tous les fidèles et la transmission héréditaire de la conscience collective, c’est-à-dire de la Tradition catholique. En effet, les différents Ordres ou familles religieuses constituent, en quelque sorte, les éléments (« razas ») ou les variétés les plus privilégiées et les plus nobles de l’espèce transcendante chrétien, autrement dit de l’Homo divinus.
Le caractère particulier des différents Ordres, la prospérité croissante des uns, la décadence d’autres et leur substitution par de nouvelles fondations, les fluctuations et les renouveaux que certains connaissent pour s’harmoniser avec les conditions extérieures et répondre aux exigences des époques et des circonstances, tout cela nous permet déjà de comprendre assez bien en quoi consiste l’héritage biologique de toute l’Église. En effet, ces caractères distinctifs qui, au milieu de toutes les vicissitudes, continuent de caractériser et de déterminer les grandes familles religieuses, ne sont que des manifestations particulières de l’héritage commun des enfants de Dieu.
Ce qui se produit, donc, dans ces héritages ou ces traditions particulières, avec leurs adaptations successives, se produit presque de la même manière dans toute l’Église en général. Avec cette différence, cependant, que celle-ci ne peut pas s’éteindre et que « l’espèce » chrétienne ne peut pas dégénérer à proprement parler, alors que c’est le cas pour de nombreux corps (« razas ») particuliers en son sein. L‘Église, dans son ensemble, est appelée à évoluer toujours progressivement, sans connaître cette période de déclin et de décrépitude que connaissent tous les organismes naturels, et même certains organismes surnaturels qui ne sont pas permanents par nature. Ainsi, même si de nombreuses collectivités ou organisations particulières de la Chrétienté dégénèrent - qui ne sont pas tout à fait indispensables, et qui sont ensuite avantageusement remplacées - le corps total de l’Église, guidé infailliblement par le Saint-Esprit, poursuit toujours sa marche progressive, sans connaître, tout au plus, que de légères oscillations ou de brèves pauses, qui lui servent à reprendre son cours avec une vigueur renouvelée.
L'héritage général de l’Église est ainsi constitué, conjointement avec le fond de l'esprit – c'est-à-dire de la vie surnaturelle qui l'anime et lui confère son être et son unité -, de tous les développements spontanés qui ont pu se réaliser. Il est constitué, en somme, d’un fond vital avec toutes ses expansions progressives, ses perfections acquises et sa tendance continuelle à en acquérir ou à en manifester de nouvelles, tout comme, dans les différentes espèces, l’héritage est constitué non seulement d’une forme fondamentale, avec ses caractères primitifs, mais aussi de caractères perfectifs qui, avec le temps, ont été progressivement acquis, ou qui se sont développés spontanément selon ce que permettaient les circonstances, ainsi que de tous ceux qui, transmis virtuellement, se manifesteront peu à peu. — Ce fond vital, avec ses manifestations spontanées actuelles et virtuelles, est ce qui constitue le véritable héritage ou dépôt traditionnel, dont l’Église ne sacrifie jamais rien et ne peut rien sacrifier. Elle le transmet toujours intact, de génération en génération, sans jamais perdre aucune des perfections acquises. Bien au contraire, elle les formule ou les répertorie de mieux en mieux pour manifester de nouvelles perfections, selon que les circonstances ou les influences extérieures le permettent ou l’exigent que, afin que – dans la plus parfaite continuité de vie et de doctrine – se déploie son inépuisable virtualité latente (1).
Nous avons déjà vu (Livre II) en quoi consistait l’esprit public de l’Église et sa conscience collective, et comment celle-ci se précisait, s’éclaircissait, se développait, se consolidait, et se transmettait fidèlement de génération en génération. Elle se répand ainsi et se propage parmi tous les membres de l’Église, en progressant et en se perfectionnant sans cesse à mesure que le sens catholique s’affine et s’affirme.
Il y a en tout cela une grande analogie avec ce qui se passe dans une société quelconque. L’Église présente cependant cet immense avantage que son corps mystique jouit non seulement d’une vie morale, caractérisée par une parfaite union, identité et permanence de pensée, mais aussi d’une vie physique, ou « physiologique ». En effet, elle reçoit sans cesse l’influence vivifiante du même Esprit qui l’anime, sous la direction d’une même Tête invisible, qui est Jésus-Christ, ainsi que de sa Tête visible, qui est le Pape, en tant que représentant du Christ.
Dans n’importe quel organisme social simple, il suffit qu’il y ait une vie morale ou « psychologique », ainsi que nous l’avons vu, pour que se forme, se développe et se transmette sa conscience collective. — Celle-ci, ainsi que le fait remarquer le Père de la Barre, S. J. (La vie du dogme catholique, P. Lethielleux (Paris), 1898, pp. 158-160) – en accord avec Newman –, consiste en un ensemble de principes communément admis de manière diffuse, et qui se développent peu à peu grâce à une logique inconsciente et au lent travail de l’esprit public ; car lorsqu’une idée pénètre profondément dans la société, elle entraîne insensiblement de nombreuses conséquences, généralement admises sans que personne ne les formule explicitement. C’est ainsi que les générations se transmettent leur esprit les unes aux autres : un héritage complexe, multiple et divers, dont il serait difficile de dresser un inventaire fidèle, sans pour autant qu’il cesse d’être véritable ; car personne n’ignore qu’il existe cette continuité, c’est-à-dire cette transmission héréditaire de doctrines, de tendances et de sentiments, et qu’il existe également un sens social capable de prendre conscience de ces ressorts intimes qui mettent en action la quasi-totalité de la vie publique (2).
« Tels sont les éléments faciles à reconnaître dans l’Église, comme dans tout corps social. D’une part, un dépôt primitif, pas encore entièrement formulé, et d’autre part, un travail lent et progressif », grâce auquel découlent une multitude de conséquences explicites de ce qui est implicitement contenu dans ce dépôt. C’est pourquoi le sens catholique, avec lequel nous apprécions la bonté d’une doctrine, suppose ces deux éléments : la mémoire organique collective, qui, sans réflexion ni discours, et même presque sans s’en rendre compte, conserve l’ensemble des vérités et des règles pratiques ; et le travail inconscient qui les utilise, les applique et les fait fructifier. Cela suffit pour que les âmes fidèles remarquent d’une certaine manière, dès le premier coup d’œil et sans réflexion, ce qui jure ou s’harmonise bien avec le dépôt doctrinal qu’ils ont incorporé (3), bien que ce sens de la foi se perfectionne et s’affine par le travail conscient (4). C’est pourquoi ce sont les doctrines pratiques qui se conservent le plus fidèlement et portent le mieux leurs fruits, car grâce à un exercice continu, elles s’ancrent profondément et sont cultivées avec plus de diligence.
Il en va ainsi de même analogiquement dans tous les corps sociaux. « Au sein de cette collectivité d’âmes, il existe une conscience générale et diffuse, qui est la fidèle gardienne du dépôt, et il s’opère un travail progressif, riche de conséquences. En effet, lorsque certaines idées pénètrent dans l’esprit public, elles ne tardent pas à porter leurs fruits et, au bout de quelques années, elles forment un vaste système d’opinions, d’axiomes ou de préjugés qui en découlent. Ces conséquences semblent naître spontanément, comme d’une source immédiate. En réalité, elles jaillissent du plus profond de la conscience, de la même manière qu’une nappe phréatique donne naissance à une grande source. C’est à cette source que peut très bien se nourrir l’étude théologique, à condition de ne pas oublier que sa véritable origine se trouve plus haut et plus loin ».
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(1) Cf. Concile Vatican I, Constitution dogmatique Dei Filius, chap. 4 ; « La nature même de l’Église exige à la fois continuité et évolution, stabilité et mouvement. En effet, tout comme le dépôt de la foi a été confié à l’Église du Christ pour qu’elle en soit la gardienne, c’est à partir de ce dépôt qu’elle doit répondre aux besoins des hommes de toutes les époques. C’est donc une société vivante ; une infaillibilité vivante ; un magistère vivant ; elle chemine dans ce monde afin de répondre à la grande diversité des besoins des esprits et des cœurs (…). Un nombre non négligeable des nôtres a sagement estimé que la vérité catholique resplendirait d'une plus grande lumière s’ils la démontraient plus abondamment, non seulement dans son immobilité, ou statiquement, comme ils disent, mais encore dans son progrès, ou selon un concept dynamique (...). L’absence de contradiction entre l'Église primitive et celle d'aujourd'hui n’apparaît davantage, à n’en pas douter, qu’à la lumière de l'évolution. Ce qu'on l’on a dit avoir été changé dans la religion catholique n’est rien d'autre que la vie continuée du Christ dans l’Église : la vie du Christ, dis-je, qui par ses Apôtres a répandu les semences des vérités devant éclore au cours des siècles » (Groot, Summa Apologetica, 3e éd., q. 19, a. 5).
« Quoi qu’on ait semé, qu’on le cultive et qu’on en prenne soin, qu’il s’épanouisse et mûrisse, qu’il porte ses fruits et parvienne à son accomplissement » (s. Vincent de Lérins, Commonitorium, c. 23).
(2) « Tout comme la vie, répandue dans chaque cellule, se maintient et se développe grâce à la coopération spontanée de tous les éléments plastidiaux, ainsi, dans la société, et en particulier au sein de chaque nation, la vie collective est répandue dans tous les individus, et elle se maintient et se développe grâce à la convergence des volontés. Rien n’est plus important que d’établir l’existence du sens social et d’en montrer l’importance. Car pour que la vie nationale se développe de manière continue, il faut que chaque individu se réfère à son sens social et se montre docile à ses lois (…) ; qu’il ne cherche pas à imposer aux autres ses propres désirs ou caprices, mais qu’il s’aligne sur l’ensemble, afin d’agir en harmonie avec tous. Le privilège de l’intelligence ne réside pas dans l’imposition de lois arbitraires, c’est à-dire de volontés individuelles, mais dans l’obéissance à la loi sociale universelle, qui se manifeste dans l’instinct et le sens social, en sachant à quoi obéir ; c'est dans cette obéissance consciente et raisonnée que réside la véritable liberté » (G. Fonsegrive, La crise sociale, Paris, Victor Lecoffre, pp. IX-X).
(3) « La lumière de foi fait voir ce que l'on croit. De même que par les autres habitus des vertus l'homme voit ce qui lui convient selon tel habitus, de même par l'habitus de foi l'esprit de l'homme est incliné aussi à donner son adhésion à ce qui est conforme à la vraie foi, et non à autre chose » (Somme de théologie, 2-2, q. 1, a. 4, ad 3) ; « De même qu'on adhère aux principes par la lumière naturelle de l’intelligence, de même l’homme vertueux possède par l’habitus de la vertu un jugement droit sur ce qui s’y rapporte. C’est de cette façon, par une lumière de foi divinement infuse en lui, que l’homme adhère à ce qui est de foi et non à ce qui lui est contraire. C'est pourquoi il n’y a pas de péril "ni de damnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus" (Rm 8, 1) : lui-même les éclaire par la foi » (Op. Cit., 2-2 q. 2, a. 3, ad 2).
(4) « Le sens de la foi, appelé aussi “le sens du Christ”, - dit le Père Cormier - va plus loin. Il découvre, il flaire, s’il est permis d'employer ce mot, les enseignements de la foi à distance et sur leurs moindres traces ; il se porte vers eux par instinct, il en discerne les mérites cachés et il les ramène tous à l'unité, les rendant capables, par là même, des applications les plus variées, les plus étendues, les plus heureuses, aux moindres circonstances de la vie terrestre. Cependant, le goût de la foi est un don plus délicat encore. Pour celui qui l'a mérité par une application constante à demander, à garder, à perfectionner la pureté du cœur, la foi n'est plus seulement un joug sous lequel il incline son front, ni une leçon que son oreille perçoit. Elle a une saveur ; il en porte les moindres fragments à ses lèvres comme une nourriture, et ils deviennent en effet pour l'âme un rayon de miel qui la délecte (Ps 18,11 ; 118,103). C'est la manne du ciel, tombant chaque jour dans le désert. Plus on en mange, plus on en est affamé (Eccl. 28,29) ! ; et cette nourriture, Ô merveille ! nous change en elle au lieu de se changer en nous. Aussi, la foi arrivée à cet état est-elle rangée par l’Apôtre entre les principaux fruits de l'Esprit-Saint (Gal., v. 23) » (P. H.-M. Cormier, O. P., Lettre à un étudiant en Écriture sainte, Éd. Canadienne, Québec 1907, pp. 8-10).
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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