L'INFLUENCE DE MARIE DANS LA SANCTIFICATION DES ÂMES
La querelle de la corédemption (3)
Il n'y a donc aucune incompatibilité, dans une théologie catholique qui ne s'auto-limite pas en fonction des croyances protestantes, entre le rôle unique du Christ dans la Rédemption et celui, unique, de Marie dans l'ordre de la causalité instrumentale de cette même Rédemption, signifié par son titre de Médiatrice ou de Corédemptrice. De même, il n'y a aucune incompatibilité à souligner le rôle éminent de Marie dans l'Église et sa participation singulière à l'oeuvre rédemptrice et sanctificatrice de son Fils qu'entendent signifier les titres devenus litigieux qui lui sont attribués. Le texte qui suit du P. Arintero le démontre.
Charles De Koninck poursuivait : « S’opposer à la médiation des causes secondes dans l’exécution du dessein de la Providence, c’est se méprendre sur la sagesse de Dieu telle que manifestée dans ses œuvres et leur ordination à lui ; méconnaître cela même en quoi Dieu démontre la surabondance de sa bonté et de sa puissance ». Complétant la pensée exposée plus haut de l'abbé Gagnon, il indiquait : « Déjà en vertu de sa seule maternité, réalité physique, naturelle, encore qu’opérée par miracle, Marie aime naturellement son Fils — le même qui procède éternellement du Père. (...) Déjà, donc, en raison de sa seule maternité, la Vierge compatit aux douleurs du Sauveur, qui l’affectent en sa propre personne de Mère. C’est pourquoi l'Église la nomme Mater Dolorosa. D ’autre part, l’union de grâce avec son Fils, proportionnée à sa condition de Mère de Dieu et de compagne du Sauveur, surélève cette participation naturelle à la vie du Rédempteur. (...) II n’est, aussi, pas possible d’être plus proche de Dieu que l’est Marie, tant par sa maternité que par la grâce proportionnée à son unique état. Il n’est pas possible d’être plus intimement associé au Rédempteur comme tel. (...) Dieu veut que Marie soit associée au Verbe incarné "d’une manière semblable à celle dont Eve fut assortie à Adam, principe de mort, si bien que l’on peut dire de notre Rédemption qu’elle s’effectua selon une certaine récapitulation en vertu de laquelle le genre humain assujetti à la mort par une vierge, se sauve aussi par l’intermédiaire d’une Vierge” » (Pie XII, Ad Cæli Reginam) (1).
De Koninck apportait enfin cette conclusion, qui résonne d'un son particulier au regard de la Note du Dicastère car elle est radicalement contraire à sa propre conclusion : « On a donc tort si on pense que la Corédemption nous éloigne de l'unique Médiateur, ou qu’elle divise son oblation unique. Il s’ensuit tout le contraire. C’est l’ami qui fait agir son amie. La médiation de la nouvelle Eve jouit d’une causalité universelle, quoique subordonnée même à celle de l’humanité du Christ, cause instrumentale de grâce. Or, avons-nous dit, une cause universelle n’est pas divisée par la multiplicité ou la variété de ses effets, ni par leur diverse subordination. D'autre part, l’action venant de l’effet qui est en sa cause, et notamment de celui qui est en sa cause universelle, démontre à proportion la surabondante unité de l’agent auquel demeure subordonné cet effet-cause. Elle en démontre éminemment la noblesse. Ainsi, la grâce préservatrice de Marie, effet des mérites du Fils en vertu de quoi elle peut, toujours soumise à Lui, co-mériter avec Lui la grâce réparatrice pour tous les hommes conçus dans l’esclavage, ne divise aucunement le sacrifice du Fils. Au contraire, ce privilège de Marie révèle d’une façon très singulière l’ampleur et l'efficace de l’oblation unique de l’unique Médiateur, cause universelle du salut » (2).
L'APPORT DU IIe CONCILE DU VATICAN.- Ainsi que nous l'avons vu, le courant "minimaliste" l'a emporté lors de ce concile, qui s'est exprimé dans la Constitution dogmatique sur l'Église Lumen gentium promulguée le 21 novembre 1964. Ce document consacre - outre un chapitre V consacré à "La vocation universelle à la sainteté dans l’Église", dont le P. Arintero s'était fait l'ardent promoteur - un chapitre VIII relatif à "La bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église" (nn. 52-69). Le Concile l'identifie comme « un membre suréminent et absolument unique de l’Église, modèle et exemplaire admirables pour celle-ci dans la foi et dans la charité » (n° 53). Néanmoins, précisant son « intention », il indique ne vouloir présenter que « d’une part le rôle de la bienheureuse Vierge dans le mystère du Verbe incarné et du Corps mystique, et d’autre part les devoirs des hommes rachetés envers la Mère de Dieu » (n° 54). Pour le surplus - et donc pour la question qui nous concerne, du rôle de Marie dans la Rédemption elle-même et dans la distribution des grâces de salut - le Concile indique qu'il « n’a pas l’intention de faire au sujet de Marie un exposé doctrinal complet, ni de trancher les questions que le travail des théologiens n’a pu encore amener à une lumière totale. Par conséquent, les opinions demeurent légitimes qui sont librement proposées dans les écoles catholiques au sujet de celle qui occupe dans la Sainte Église la place la plus élevée au-dessous du Christ, et nous est toute proche » (n° 54).
La question de la médiation universelle et du rôle corédempteur de Marie ne semble pas relever des simples « opinions (...) librement proposées dans les écoles catholiques », puisque les conclusions qui lui ont été apportées, étayées par le magistère ordinaire et universel de l'Église, paraissent bien avoir été éclairées par une « lumière totale ». Il convient d'observer, d'ailleurs, que le Concile lui-même enseigne implicitement cette doctrine. Il indique en effet : « Marie, fille d’Adam, donnant à la Parole de Dieu son consentement, devint Mère de Jésus et, épousant à plein cœur, sans que nul péché ne la retienne, la volonté divine de salut, se livra elle-même intégralement, comme la servante du Seigneur, à la personne et à l’œuvre de son Fils, pour servir, dans sa dépendance et avec lui, par la grâce du Dieu tout-puissant, au mystère de la Rédemption. C’est donc à juste titre que les saints Pères considèrent Marie non pas simplement comme un instrument passif aux mains de Dieu, mais comme apportant au salut des hommes la coopération de sa libre foi et de son obéissance. En effet, comme dit saint Irénée, "par son obéissance elle est devenue, pour elle-même et pour tout le genre humain, cause du salut" » (n° 56), ce qui paraît bien constituer l'essence même de son activité corédemptrice.
La même Constitution indique, comme le faisait De Koninck dans le texte précité, que « le rôle maternel de Marie à l’égard des hommes n’offusque et ne diminue en rien (l')unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu. Car toute influence salutaire de la part de la bienheureuse Vierge sur les hommes a sa source dans une disposition purement gratuite de Dieu : elle ne naît pas d’une nécessité objective, mais découle de la surabondance des mérites du Christ ; elle s’appuie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu ; l’union immédiate des croyants avec le Christ ne s’en trouve en aucune manière empêchée, mais au contraire favorisée » (n° 60).
La Constitution Lumen gentium précise le rôle instrumental de Marie dans l'oeuvre même de la Rédemption : « La bienheureuse Vierge, prédestinée de toute éternité, à l’intérieur du dessein d’incarnation du Verbe, pour être la Mère de Dieu, fut sur la terre, en vertu d’une disposition de la Providence divine, l’aimable Mère du divin Rédempteur, généreusement associée à son œuvre à un titre absolument unique, humble servante du Seigneur. En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère. »
Le Concile utilise ainsi explicitement (n° 62), le titre de « Mère de la grâce », ce qui rend difficilement audible l'analyse restrictive qu'en fait la Note de 2025. Il enseigne, sans équivoque : « À partir du consentement qu’elle apporta par sa foi au jour de l’Annonciation et qu’elle maintint sous la croix dans sa fermeté, cette maternité de Marie dans l’économie de la grâce se continue sans interruption jusqu’à la consommation définitive de tous les élus. En effet, après l’Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’interrompt pas : par son intercession multiple, elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. Son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, et qui se trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jusqu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse. C’est pourquoi la bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice, tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n’en résulte quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ. Aucune créature en effet ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur. Mais tout comme le sacerdoce du Christ est participé sous des formes diverses, tant par les ministres que par le peuple fidèle, et tout comme l’unique bonté de Dieu se répand réellement sous des formes diverses dans les créatures, ainsi l’unique médiation du Rédempteur n’exclut pas, mais suscite au contraire une coopération variée de la part des créatures, en dépendance de l’unique source. Ce rôle subordonné de Marie, l’Église le professe sans hésitation ; elle ne cesse d’en faire l’expérience ; elle le recommande au cœur des fidèles pour que cet appui et ce secours maternels les aident à s’attacher plus intimement au Médiateur et Sauveur » (n° 62).
LA RELANCE DOCTRINALE DE 1995.- Quelque trente ans plus tard, nullement découragés par les vents dominants, stimulés au contraire par les nombreuses références du pape Jean Paul II, qui a attribué à Marie le titre de "corédemptrice" « à sept reprises au moins », ainsi que le relève la Note de 2025 (n° 18), d'éminents mariologues, à savoir Mark I. Miravalle, S. T. D., Bertand de Margerie, S. J., A. Burton Calkins, Michaël O'Carroll, C. S. Sp, William G. Most, Ignace de la Potterie, S. J., John A. Schug, CAP., ont adressé à ce Pontife un mémoire très documenté portant le titre : Marie, corédemptrice, médiatrice, avocate, fondements théologique : vers une définition papale ? (3).
Ce mémoire rappelait que « la confirmation papale présente dans les enseignements magistériels modernes concernant Marie Corédemptrice, Médiatrice et Avocate a grandement encouragé les efforts théologiques et synthétiques en faveur d’une définition dogmatique telle que présentée dans ce volume. Par une heureuse providence, certains des théologiens et mariologues les plus respectés et reconnus aujourd’hui ont choisi de contribuer à cet ouvrage et à sa mission correspondante, en s’efforçant d’offrir une présentation plus complète et mieux exposée de la médiation maternelle et universelle de Marie » (pp. XI-XII). Il relevait qu'après les dogmes de la Maternité divine, de l’Immaculée conception, de la virginité perpétuelle et de l'Assomption, concentrés sur la personne de Marie et sa dignité de créature, « au plus haut niveau de la vérité révélée nous avons encore à recevoir toute la vérité concernant la participation maternelle unique de Marie avec le Rédempteur (Corédemptrix) et sa médiation maternelle conséquente sur la famille humaine comme “Mediatrix” et “Avocate” (Lumen gentium, 62) » (p. XIII), afin d'apporter une définition complète de la Médiation universelle de Marie et son unité avec le dépôt de la foi (p. XIV).
Les rédacteurs, conscients de l'écueil que constituait en la matière l'œcuménisme, précisaient que « sur le plan extérieur, la définition de la corédemption et de la médiation maternelles de Marie, au-delà des apparences initiales, rendrait un service véritable et durable à l’authentique mission œcuménique de l’Église. Une formulation précise, sur le plan biblique et théologique, de ce que l’Église croit et ne croit pas concernant la participation mariale à l’acte rédempteur du Christ et sa médiation continue contribuerait à dissiper les craintes erronées, souvent entretenues par nos frères séparés, concernant des attitudes et des tendances perçues comme relevant de la latrie catholique à l'égard de Marie, ainsi que les hésitations supposées de l'Église à accorder au seul Seigneur la primauté incontestable d'être le seul Médiateur (cf. 1 Tm 2, 5) ». Ces craintes erronées, comme on peut le constater, sont celles qui sont exprimées dans la Note de 2025. Le texte ajoutait : « Le cardinal John O'Connor de New York explique ce véritable avantage œcuménique dans une lettre de soutien à la définition papale de Marie comme Corédemptrice, Médiatrice, Avocate : "Il est clair qu’une définition formelle serait formulée dans une terminologie si précise que les autres chrétiens perdraient leur crainte que nous ne fassions pas suffisamment la distinction entre l’association unique de Marie à la rédemption et le pouvoir rédempteur exercé par le Christ seul (Lumen gentium, n° 63)" ».
Ils ajoutaient d'ailleurs : « La pertinence œcuménique du titre marial “Corédemptrice” et l’importance pour tous les chrétiens de reconnaître le rôle corédempteur unique de Marie sont défendues par l’un des principaux théologiens protestants d’aujourd’hui, le professeur d’Oxford John MacQuarrie. Figure de proue du dialogue œcuménique actuel sur le rôle de la Bienheureuse Vierge Marie, le professeur MacQuarrie, dans son ouvrage remarquable, Mary For All Christians, affirme que la Mère de Jésus donne un sens unique à l’expression "Corédemptrice" (p. XVII).
Les rédacteurs soulignaient l'importance d'une définition d'un point de vue anthropologique pour souligner la dignité de la personne humaine culminant librement au Calvaire, à l'encontre de tout déterminisme (pp. XIX-XX), et celle de la "vox populi" des fidèles, guidée par le sens de la foi, qui en appelait à la promulgation du nouveau dogme marial, et qu'avaient antérieurement suivie Pie XI et Pie XII. « Tout nouveau dogme - rappelaient-ils avec la formule du théologien allemand Karl Adam (1876-1966) - devait être considéré à juste titre comme le fruit non seulement de l'autorité, mais aussi de l'amour, de l'amour de la communauté des fidèles, du cœur de l'Église en prière » (p. XXII).
__________
(1) Ch. de Koninck, Le scandale de la médiation, Laval théologique et philosophique, volume 14, numéro 2, 1958, p. 80.
(2) Ch. de Koninck, Le scandale de la médiation, Laval théologique et philosophique, volume 14, numéro 2, 1958, pp. 82-83.
(3) Mary, coredemptrix, mediatrix, advocate, theological foundations : towards a papa definition ?, Mark I. Miravalle S. T. D. Editor, 1995. Cet ouvrage est consultable en ligne, sur le site Internet Archive.
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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