TÉMOIGNAGES
SUR
LE PÈRE
JUAN G. ARINTERO
P. ÁLVARO HUERGA, O.P. (1923-2018)
Ancien titulaire de la chaire d'histoire de la spiritualité à l'Université Saint-Thomas de Rome
spécialiste de la vie religieuse en Espagne au XVIe siècle
« (…) Je crois (1), en ce qui me concerne, et sans mépriser quiconque, que les deux oeuvres fondamentales produites par la troisième scolastique, dans le champ de la théologie, ont été celles du léonais Juan González Arintero (1860-1928) et du navarrais Francisco Marín Sola (2). Évolution mystique d’Arintero, qui est à la fois une théologie scientifique et une théologie de la vie ; et L’évolution homogène du dogme catholique, de Marín, ont été, à mon avis, deux des apports les plus importants de la théologie au XXe siècle.
« (…) Je n’ai pas connu Gardeil (1859-1931). (…) Il fut le maître de Garrigou-Lagrange. Gardeil, qui était un homme très sagace, très intelligent, passa peu à peu, à la fin de sa vie, à l’école arintérienne. Il était influencé par Arintero dans sa recherche d’une théologie qui ne soit pas seulement scientifique, mais qui soit aussi une théologie vivante, une théologie mystique.
« (…) [le] maître et le compagnon [du P. Garrigou-Lagrange à Rome] fut le P. Arintero. Garrigou enseignait la Révélation. Arintero expliquait l’Ecclésiologie. Mais l’ecclésiologie d’Arintero était totalement révolutionnaire. Il y avait une théologie bélarminienne, surtout hiérarchicologique, c’est-à-dire centrée sur l’Église hiérarchique. Celle-ci a alimenté et inspiré Vatican I. Arintero, en revanche, avait suivait une autre voie, à cause de sa formation scientifique.
On a reproché à Arintero d’être peu thomiste. Ceci n’est peut-être pas tout à fait faux. Arintero avait un grand amour de saint Thomas, mais c’était un amour de famille, plutôt que d’étude (3).
En tout cas, bien qu’il ne l’ait pas étudié à fond pendant sa période de formation, plus tard il a pénétré assez profondément la pensée de l’Angélique. Arintero était bien plus dans la voie scientifique, qu’il avait étudiée, et il eut la grande intuition, finalement de nature plus vitaliste, de concevoir l’Église comme un organisme. L’Église n’est pas seulement une structure juridique. Elle est, surtout, un organisme vivant. À partir de cette intuition, il a commencé à développer sa synthèse ecclésiologique.
« Arintero a publié le livre Évolution mystique. L’Évolution mystique était un livre magnifique, et le demeure. Je connais un détail que je n’ai pas vécu, mais que m’a raconté le P. Lumbreras. Arintero voulut offrir au pape le livre Évolution mystique, mais le mot « évolution », à l’époque de Pie X, sentait le souffre, et évoquait des idées anathématisées dans l’encyclique Pascendi (1917). Il n’y avait pas à l’époque autant de tourisme à Rome. On lui accorda une audience pour deux personnes, mais personne ne voulait l’accompagner pour aller saluer le pape. Finalement, il alla seul à l’audience, et le pape lui donna sa bénédiction. Mais certains théologiens, y compris des collègues, commencèrent à l’attaquer, dire et à écrire qu’il n’était pas orthodoxe. Et ils le chassèrent de la chaire d’Ecclésiologie de l’Angelicum (4).
« Plus tard, il s’efforcèrent de faire condamner Arintero, accusé d’évolutionnisme. Le seul qui comprit bien la pensée d’Arintero fut Marín Sola. Et il en tira profit. Dans une lettre de Marín Sola, que j’ai publiée, il s’en remet à lui. Il dit que tout ce qu’il a traité et publié sur ce sujet l’a été en suivant les lignes directrices d’Arintero. En les enrichissant évidemment, et en y apportant davantage, avec plus de connaissance de théologien. Le thème de l’évolution du dogme catholique par la voie affective.
« Les deux grands disciples du P. Arintero furent donc Garrigou-Lagrange et Marín Sola. Marín Sola a très bien précisé le concept d’évolution, en disant que c’est une évolution homogène. Par cet adjectif déjà, tout était sauf.
Ce n’est pas une évolution qui saute d’un champ à un autre : elle est homogène… L’organisme vital de l’homme connaît un développement homogène. Garrigou-Lagrange fut un pur arintérien. Son exemplaire de l’Évolution mystique était entièrement souligné. Le P. Arintero a ultérieurement publié un travail intitulé l’Unité de la vie sainte et de la science sacrée, dont il lui offrit un exemplaire. Garrigou l’avait entièrement annoté dans tous les sens. Il est évident que Garrigou-Lagrange est un disciple d’Arintero.
Le P. Garrigou-Lagrange était à Fribourg et assista à quelques cours donnés par le P. Norberto del Prado (5). Norberto del Prado était certainement un théologien traditionnel, et il s’opposa fortement à Arintero. Mais Garrigou l’admirait. Un jour, en se promenant ensemble, il me dit que le P. Norberto était comme les éléphants - la comparaison m’a beaucoup impressionné - qui écrasent à fond ce qu’ils écrasent. Quand le P. Norberto abordait une question, il y allait à fond.
« (…) Il faut republier les oeuvres des grands auteurs. Les oeuvres de Garrigou, les oeuvres du P. Arintero, les oeuvres de Fray Luis de Granada… »
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(1) Servicio de Publicaciones de la Universidad de Navarra, Conversación en Madrid con Àlvaro Huerga, por Federico M. Requena, Anuario de Historia de la Iglesia, 9 (2000): 415-443. Instituto de historia de la Iglesia, Universidad de Navarra, E - 318080 Pamplona.
(2) Francisco Marín Sola (1873-1932), dominicain, Il fit ses études au couvent d'Ocaña puis à Ávila avant de partir pour les Philippines. Il fut professeur de philosophie et de théologie théologie notamment à Fribourg. Auteur de nombreux ouvrages théologiques, en particulier de L'évolution homogène du dogme, 2 vol., Librairie de l'Oeuvre de Saint Paul, Fribourg, 1924.
(3) NdT : Cette affirmation nous paraît contestable. Si elle se réfère au constat de ce que le P. Arintero ne se bornait pas, à la différence de tant de ses éminents contemporains, à rapporter les propos de saint Thomas, comme ceux d'un système clos, l'affirmation est vraie. Si elle se réfère à saint Thomas comme à un éveilleur de l'intelligence, elle est fausse. Les oeuvres du P. Arintero fourmillent de références aux oeuvres du Docteur Angélique en lesquelles il a puisé ses réflexions théologiques. Le P. Vito T. Gómez García, O.P, faisant écho au témoignage (ci-après) du P. Getino, indique : « (Le P. Arintero) fut très dévot à saint Thomas, au point qu’il ajouta son nom au sien lors de sa profession religieuse. Néanmoins, venu du monde des sciences exactes, il considérait que le serment demandé normalement de lui être fidèle en tout était excessif. Au cours de la dernière période de sa vie, cependant, il travailla à inscrire ses conclusions dans celles du Maître Angélique ».
Sur ce point, nous nous rangeons à cette analyse qui nous semble plus juste : « On a dit à juste titre que le Père Arintero n'exposait pas la doctrine d'un homme, ni celle d'un ordre religieux, ni celle d'une école ; que pour lui, il n'y avait qu'une seule mystique : celle enseignée et réalisée par Notre Seigneur Jésus-Christ et celle que le Saint-Esprit enseigne chaque jour dans l'intimité des âmes. Cette note d'universalité est certainement l'un des aspects les plus attrayants du P. Arintero. Mais, en tant que religieux dominicain et grand amoureux de son Ordre, il ne fait aucun doute que la formation dominicaine et thomiste a laissé une empreinte très profonde dans son âme, l'orientant résolument vers cette conception de l'unité de la vie spirituelle, toute ordonnée à une contemplation mystique et infuse et apostolique, qui est la caractéristique propre de l'Ordre des Prêcheurs, comme le dit sa devise formulée par saint Thomas : "Contemplari et contemplata aliis tradere*. Il ne fait aucun doute que le P. Arintero a vécu, avec une intensité croissante, la théologie thomiste de la grâce efficace et du caractère surnaturel essentiel des vertus théologales et des dons, qui conduit comme par la main à la mystique orthodoxe la plus élevée ; il ne fait aucun doute que c'est sa formation traditionnelle qui a préparé son esprit à comprendre la grandeur et l'unité de l'organisme surnaturel, tout orienté vers les sommets de la mystique et de la sainteté parfaite » (P. Mario Agustín Pinto, O. P., "El Padre Arintero", La Vida Sobrenatural, n° 271, Enero-febrero 1944, pp. 3-11).
(4) Voir, sur ce point ce que dit le P. Armando Bandera dans son livre P. Juan G. Arintero, Una vida de santidad, San Esteban, Salamanca, 1992,p. 281. Le P. Bandera ne partage pas cette idée que ce seraient des suspicions de modernisme qui l’auraient écarté de la chaire de l’Angelicum.
(5) Norberto del Prado (1852-1918), dominicain. Il fit ses études au couvent d'Ocaña puis au couvent Saint-Dominique de Manille (Philippines). Il fut professeur de théologie dogmatique à Fribourg (Suisse).
ARINTERIANA
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Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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Pour moi ferez beaucoup et vous n’y perdrez mie. »
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