L'INFLUENCE DE MARIE DANS LA SANCTIFICATION DES ÂMES
La querelle de la corédemption (5)
LES RÉACTIONS POSITIVES À LA NOTE DE 2025.- Ce document, qui avait été préparé sous le pontificat du pape François, a été diversement accueilli dans l'Église catholique. D'aucuns l'ont reçue favorablement. Don Guillaume Chevallier, de la Communauté Saint-Martin, assure dans les colonnes de La Croix qu'il n'avait pas pour objet de sacrifier à la cause oecuménique, mais uniquement, au terme de décennies de travaux, de clarifier le rôle de Marie, en lien notamment avec des études opérées sur le discernement des esprits en matière de phénomènes surnaturels présumés. Il loue « l'esprit de finesse qui transparaît dans Mater Populi fidelis », notamment à l'encontre de « théologiens ou des mouvements spirituels militants », chez lesquels les titres réprouvés pa la Note « ont pu nourrir des représentations imaginaires où le rôle de la Vierge est surdimensionné – au point de friser l’impiété sans longues précautions oratoires ». L'auteur, qui renoue avec le vocabulaire des années 1960, n'apporte cependant pas de justification à une affirmation si radicale et ne fait aucune référence au long travail d'élucidation effectué par tant de théologiens sages et compétents pour justifier l'usage des titres aujourd'hui réprouvés.
Dans les colonnes d'Aleteia (2), on peut lire, dans un article non signé, que lors de la présentation de la Note, le cardinal Fernandez a indiqué que celle-ci avait eu pour objet « de dépasser deux excès : le "maximalisme" qui divinise Marie (sic) et le "minimalisme" qui la réduit à un simple symbole ». En réalité, ni l'un ni l'autre de ces "camps" ne correspond à cette double caricature. Aleteia, au contraire de Don Chevallier, souligne en revanche la « préoccupation œcuménique » qui a présidé à la publication de cette Note, préoccupation dont nous avons vu qu'elle a toujours été présente depuis les années 1950.
D'une manière générale, il semble que, pour réprouver les titres litigieux, ou pour approuver la Note de 2025, il soit attribué aux théologiens qui les défendent des thèses et des confusions qui n'ont jamais été les leurs, et que leurs travaux, fondés sur une très longue tradition spirituelle et sur les documents du magistère, soit à l'inverse systématiquement méconnus.
Parmi les réactions positives à la Note, il en est une qui ne saurait être méconnue : celle du Cardinal Fernandez lui-même, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi et rédacteur de ce document. Diane Montagna, vaticaniste, l'a interrogé et rapporte leur entretien dans un article de son blogue du 26 novembre 2025 (3). Elle lui demande en particulier : « avez-vous (c'est-à-dire le Dicastère) consulté des mariologues pour Mater Populi Fidelis ? ». À quoi son interlocuteur lui a répondu : « Oui, beaucoup, beaucoup, ainsi que des théologiens spécialisés en christologie ». Montagna ajoute pourtant : « Cependant, cela semble contredire les récentes déclarations du Père Maurizio Gronchi, christologue et consultant auprès du Dicastère qui a co-présenté le nouveau document le 4 novembre aux côtés du cardinal Fernández. Dans un commentaire adressé à ACI Prensa le 19 novembre, Gronchi a déclaré qu'“aucun mariologue collaborateur n'avait pu être trouvé.” Il a noté qu'aucun des membres du corps professoral de la Faculté pontificale de théologie Marianum ni les membres de l'Académie pontificale mariale internationale (PAMI, par son acronyme italien) n'ont participé à la présentation [du document] — un “silence” qui, selon lui, “peut être compris comme une dissidence" », alors que, normalement, le PAMI a un rôle actif en tout ce qui regarde d'éventuelles définitions dogmatiques. Diane Montagna ajoute qu'un jour plus tard, le Père Salvatore Maria Perrella, OSM — ancien professeur de dogmatique et de mariologie à la Marianum et l'un des plus éminents mariologues actuels — a déclaré dans des médias suisses (RSI) que Mater Populi Fidelis aurait dû « être plus soigneusement étudié et affiné, et (...) être préparé par des personnes compétentes dans ce domaine ».
Le même P. Maurizio Gronchi, précité, a néanmoins affirmé : « Ces titres posent problème. Il y a un risque d’obscurcir, de ne pas expliquer clairement que la centralité du mystère pascal du salut réside en Jésus-Christ. C'est pourquoi il est maintenant temps de clarifier ces titres, de sorte que lorsqu'on dit qu'ils ont été utilisés dans le passé, cela signifie que cela a été fait de manière inappropriée. Cela ne veut pas dire que c'était faux, mais plutôt qu'une définition de ces titres n'était pas encore mûre et claire » (4).
L'affirmation selon laquelle, en particulier, le titre "corédemptrice" donné à Marie serait « toujours inapproprié » ayant spécialement surpris, puisque cet adverbe signifie un passé, un présent et un avenir, Diane Montagna n'a pas manqué d'interroger le cardinal Fernandez, ce qui a donné lieu à cet échange quelque peu étonnant : - « pourquoi avez-vous utilisé le terme “toujours” [siempre] ? Cela fait-il référence au passé, alors [que le titre "corédemptrice”] était utilisé par les saints, les docteurs et le magistère ordinaire ? - Non, non, non. Cela fait référence à ce moment. Tout comme le pape Jean-Paul II lui-même l'a utilisé à un moment donné et ne l'a plus utilisé ensuite. Ce que nous croyons, c’est que, dans le fond derrière ce mot, il y a des éléments qui peuvent être acceptés et continuer à être défendus ». Et Diane Montagna d'insister : - « Donc, “toujours” veut dire “à partir de maintenant” ? - Désormais (sic), certainement. Il ne s’agit pas du tout de juger le passé. Cela signifie “à partir de maintenant.” Et de plus, cela signifie avant tout que cette expression [“co-rédemptrice”] ne sera utilisée ni dans la liturgie, c'est-à-dire dans les textes liturgiques, ni dans les documents officiels du Saint-Siège ».
Le cardinal lui ayant indiqué que la Note conserverait les « aspects positifs ». contenus sous le titre "corédemptrice", à savoir « la coopération unique de Marie dans l'œuvre de la rédemption », Diane Montagna observe très pertinemment que cela ne suffit certainement pas à répondre aux objections soulevées contre ce document. En effet, « les théologiens mariaux ont argumenté que le problème clef avec Mater Populi Fidelis c'est qu'il minimise et obscurcit la situation de Marie dans son rôle de coopération active dans l'œuvre de la Rédemption. En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si le texte parle de la coopération unique de Marie [au sujet de laquelle tout le monde est d'accord], mais comment s’articule la nature de cette coopération ». Nous sommes là, en effet, au coeur du problème : la notion de "corédemption" est la clef d'une théologie très riche et très haute, que nous avons décrite plus haut, dont se fait ici l'écho le P. Arintero, et à laquelle la Note risque de fermer désormais l'accès, pour des motifs oecuméniques. Elle n'est supposée avoir des « aspects positifs » que sur ce qu'elle n'ouvre pas et sur ce qui ne la caractérise pas. Or si la Note atteint ainsi des aspects doctrinaux que les saints, les docteurs et le magistère ont quant à eux jadis enseigné, comment le « toujours inapproprié » de la Note ne revient-il pas à les condamner ?
Étrange est encore la remarque finale du cardinal Fernandez. Après avoir dit que « si l'on souhaite exprimer la coopération unique de Marie dans la Rédemption, on peut l'exprimer d'autres manières, mais pas avec cette expression, pas même dans les documents officiels », il ajoute, non sans une certaine contradiction : « Si vous, avec votre groupe d'amis, croyez bien comprendre (?) le vrai sens de cette expression [Marie "corédemptrice”], avez lu le document et voyez que ses aspects positifs y sont également affirmés, et que vous souhaitez exprimer précisément cela au sein de votre groupe de prière ou entre amis, vous pouvez utiliser le titre ». Indépendamment du hiatus qu'elle introduit entre l'enseignement dans l'Église et la prière des fidèles, cette remarque est d'autant plus surprenante que, selon la Note, le titre de "corédemptrice", en particulier, est supposé conduire les fidèles à porter « un regard (…) qui nous détourne du Christ, ou qui la place [Marie] au même niveau que le Fils de Dieu », hors « de la dynamique propre d’une foi authentiquement mariale » (n° 66).
Se référant à la fois à l'article de Diane Montagna et aux réponses du cardinal Fernandez, Roberto de Mattei en tire cette leçon optimiste : « Mais puisque nous savons désormais que l’intention de Mater Populi Fidelis n’est pas d’imposer des limites arbitraires à la dévotion mariale ni de nier la participation de Marie à l’œuvre rédemptrice du Christ, et que "l’interdiction" ne concerne que l’usage officiel du titre de "Corédemptrice" dans les textes liturgiques et les actes du Magistère, sans s’étendre à la dévotion privée ni aux débats théologiques, pourrait-il se trouver meilleure occasion de descendre dans l’arène ? Nous réaffirmons ce que nous avons écrit au lendemain de la publication du document : "Aujourd’hui, nous croyons qu’un petit nombre de prêtres et de laïcs nobles et courageux sont prêts à brandir l’épée à double tranchant de la Vérité, pour proclamer tous les privilèges de Marie et crier, aux pieds de son trône : ‘Quis ut Virgo ?’ (Qui est comme la Vierge ?). Sur eux descendra la grâce nécessaire pour livrer ce combat au cœur de la tempête" » (5).
L'ANALYSE DU P. SALVATORE MARIA PERRELLA .- Ce dernier, de l'Ordre des Servites de Marie, mariologue réputé, a fait partie en 1996 de la commission internationale de douze experts réunie par le cardinal Ratzinger pour réfléchir à la possibilité de définir un nouveau dogme, sur la corédemption et la médiation de Marie, question à laquelle cette commission avait répondu négativement. Son opinion est d'autant plus intéressante qu'il n'est pas personnellement favorable aux titres en cause. Dans l'entretien évoqué plus haut par Diane Montagna, accordé au média suisse RSI (6), il apporte un regard critique sur la Note de 2025. Le journaliste qui l'interroge rappelle d'emblée ces mots du cardinal Newman (1801-1890), récemment proclamé docteur de l'Église par Léon XIV, qui répliqua en 1865 au théologien anglican Edward B. Pusey, adversaire du culte marial catholique : « Vous voyant appeler Marie tour à tour Mère de Dieu, seconde Ève, Mère de tous les vivants, Mère de la vie, Étoile du matin, nouveaux Cieux mystiques, Sceptre d’orthodoxie, très-pure Mère de la sainteté, [vos lecteurs] eussent trouvé que vous compensiez faiblement ces titres et tant d’autres, en refusant de prêter l’oreille à ceux qui l’appellent corédemptrice » (7). La référence est d'autant plus pertinente que les débats en la matière donnent souvent l'impression d'une certaine incohérence.
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(1) Don Guillaume Chevallier, Mater Populi Fidelis : "Entre Marie et Dieu, l’écart est abyssal : elle est une créature, il est le Créateur", La Croix, 11 novembr 2025.
(2) Aleteia, 4 novembre 2025.
(3) Diane Montagna's Substack, "Cardinal Fernández clarifies: 'Co-redemptrix’ off limits in official Vatican documents, permitted in private evotion", 27 nov. 2025.
(4) EWTN News, "Vatican expert: Co-Redemptrix title of Mary not absolutely prohibited"
(5) Roberto de Mattei, "Les conséquences de la Note Mater Populi Fidelis", Correspondance européenne, 10 décembre 2025.
(6) P. Salvatore Maria Perrella, entretien avec Francesco Lepore, "Non amo il termine Corredentrice, però…»", RSI, 20 nov. 2025.
(7) John H. Newman, prêtre de l'Oratoire, au Docteur Pusey, Charles Dounlol Ed., 1866, p. 90. Le cardinal Newman a été canonisé le 13 octobre 2019 par le pape François et proclamé docteur de l'Église par le pape Léon XIV le 1er novembre 2025.
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