LE MAL ET L'ORDRE DE L'UNIVERS (3)
LE MAL ET LA BONTÉ SUPRÊME
Certains adversaires objecteront que ce qui vient d’être dit peut justifier une bonté relative du monde et de sa cause, mais n’est pas conciliable avec l’existence d’un Bonté absolue, d’une Toute-Puissance et d’une Sagesse infinie. Le bon législateur humain tolère de nombreux maux qu’il ne sait pas ou ne veut pas éviter, sans un plus grand mal ; mais le Tout-Puissant, par hypothèse, sait tout et peut tout. Si le Créateur du monde n’a pas su éviter les maux, c’est qu’il n’était pas infiniment sage ; s’il a su et qu’il n’a pas pu, alors c’est qu’il n’est pas tout-puissant. Et s’il a su et pu mais qu’il n’a pas voulu, c’est qu’il n’était pas souverainement bon.
Il est certain que Dieu peut tout, mais tout ce qui est quelque chose, ce qui peut être conçu comme quelque chose d’existant : Omne verbum (Luc 1,37), mais non ce qui est absurde, ce qui est inconcevable, ce qui est contradictoire. Ainsi d’un « cercle hexagonal », ou d’une « vertu vicieuse », etc., parce que tout cela répugne à être et est pur néant. Loin de mettre en évidence un pouvoir, ces hypothèses soulignent une absence de pouvoir. Ce qui est absurde, ce qui n’est rien n’entre pas dans le « omne verbum », Dieu ne le peut pas. Commettre quelque chose d’absurde, c'est-à-dire un pur défaut, un rien, relève des causes déficientes. Celui qui est, l’Agent absolu, fait ce qui est ; nous, qui sommes non-être (sainte Catherine de Sienne, Dialogue), défaillons en faisant ce qui n’est pas. En somme : Dieu n’est pas déficient, et par conséquent il ne peut pas commettre de déficiences. S’il pouvait faire que le oui fût égal au non, l’être au non-être, la vertu au vice, ou qu’un cercle fût carré ou qu’un blasphème fût juste, Il se nierait Lui-même, en détruisant sa sagesse et sa raison éternelle. De même, en dépit de sa puissance infinie, Dieu ne peut pas créer un autre Dieu, parce que ce serait réaliser quelque chose d’absurde : « Dieu » et « créé » sont deux termes qui s’excluent ; c’est une contradiction criante (1). Tout comme il ne peut pécher, en dépit de sa liberté infinie, parce que le péché – outre qu’il démentirait sa justice et sa bonté infinie – suppose l’ignorance, et par conséquent bien plus un défaut qu’un excès de liberté. Dieu ne peut pas davantage, malgré sa toute-puissance, réaliser ce qui est contradictoire, en contradiction de sa sagesse, de son pouvoir même et de ses autres attributs, parce que, comme nous venons de le voir, ce qui est contradictoire n’est rien, alors que le pouvoir se manifeste en quelque chose.
Un Dieu créé et une Infinité créée étant contradictoires dans les termes, la création ne peut avoir pour termes que des objets finis. La limitation est en effet essentielle à toute créature. Celle-ci étant essentiellement limitée, elle doit, par nécessité naturelle, être accompagnée dans l’état actuel des choses par ce que l’on appelle le mal métaphysique, lequel consiste dans l’imperfection relative, c'est-à-dire dans la privation consécutive à la limitation naturelle elle-même (2). Voilà pourquoi l’optimisme de Leibnitz est aussi faux et aussi absurde que le pessimisme de Schopenhauer et de Hartmann. Si ce monde était le meilleur des mondes possibles, il épuiserait tout le pouvoir divin. Étant alors équivalant à la toute-puissance, il serait égal à Dieu lui-même, de sorte que non seulement le concept de Dieu mais aussi celui du monde lui-même s’évanouiraient (3). Le « meilleur de tous les mondes possibles » est tout simplement une absurdité, parce qu’aucun monde possible ne peut être le meilleur absolument. Si un monde optimal était possible, il limiterait la toute-puissance, au lieu de la réaliser, car il définirait un maximum au-delà duquel Dieu lui-même ne pourrait pas faire quelque chose de meilleur. Si parfait que soit un monde créé, Dieu Tout-puissant sait et peut en créer d’autres infiniment plus parfaits (4).
Si un monde très parfait était créé, Dieu pourrait nécessairement en créer un meilleur encore, ce qui, par le fait même soulignerait les imperfections, les déficiences, les limites et, par voie de conséquence, certains maux nécessaires du premier. Pourquoi ne créerait-il pas, s’il lui agréait, l’un quelconque des mondes possibles qui, même s’il comportait quelque chose de mal, aurait forcément, dans la mesure même où il serait possible, bien plus de bien en lui ? S’il est possible, rien ne répugne à ce qu’il soit et Dieu peut le réaliser. Or si Dieu peut le faire, absolument parlant, qui donc fera obstacle à sa volonté souverainement libre, dès lors que, dans ses desseins insondables et au regard de ses fins très hautes, il a résolu de réaliser celui-ci de préférence à tels autres meilleurs ?
Cette préférence ne doit en rien nous étonner. Nous mêmes, en poursuivant des fins très justes, nous préférons parfois, et très raisonnablement, ce qui est bon, utile, à ce qui est meilleur, inutile, disproportionné ou irréalisable. De la même manière Dieu a pu aussi, sans rien sacrifier de sa bonté, de son pouvoir ou de sa sagesse, créer un monde limité et le préférer à d’autres meilleurs car, sauf à ne rien créer du tout, ce qui est créé sera toujours préféré à d’autres choses plus parfaites, tandis qu’un monde optimal répugne à être et, dans cette mesure même, ne peut pas être réalisé (5).
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(1) «Tout ce qui est impossible en soi, dit le krausiste Tiberghien (p. 367), est impossible pour Dieu lui-même. Il est impossible que Dieu soit imparfait, qu'un être fini soit parfait, qu'une chose ait des qualités incompatibles avec son essence ».
(2) Ceci, selon le Docteur angélique, n’est pas un véritable mal (Somme de théologie Ia q. 48 a. 2 ad 1 ; q. 49 a. 1) car celui-ci tient à une carence en quelque chose que la nature réclame ; il ne consiste pas en un manquement à ce qui lui est conforme. Néanmoins, sans être un mal en rigueur de termes, la limitation implique une déficience, et par conséquent la nécessité naturelle de souffrir un certain défaut, ou de tomber dans certains maux (cf. Contra Gentes, L. III, chap. 6-7).
(3) « L’ordre imposé aux choses par la sagesse divine – dit saint Thomas – ordre qui a raison de justice (…) n’égale pas en ampleur la sagesse divine, comme si la sagesse divine était limitée à cet ordre-là. (…) La bonté divine est une fin qui dépasse hors de toute proportion les choses créées. En conséquence, la sagesse divine n’est pas restreinte à un ordre des choses fixe, de sorte qu’il ne puisse découler d’elle un ordre différent » (Somme de théologie, Ia q. 25 a. 5). Ainsi donc, comme l’ajoute s. Thomas, « bien que ce cours des choses soit déterminé par les choses qui existent actuellement, la sagesse et la puissance divines ne sont pas pour autant limitées par le cours de ces choses-là. Ainsi, bien que, pour ces choses qui se font maintenant, nul autre arrangement ne puisse être bon et convenable, Dieu pourrait faire d’autres choses et les organiser selon un autre ordre » (ad. 3).
(4) « Dieu ne peut pas donner l’existence à un monde de perfection infinie ; c’est pourquoi il ne peut créer aucun monde qui ne soit pas inférieur en perfection à un autre imaginable ». – « La suprême bonté de Dieu, observe saint Thomas, (…) n’as pas été liée à cet univers au point qu’elle n’aurait pu faire un autre univers meilleur ou moins bon » (Quest. Disp. de potentia, q. 3 a. 16).
(5) « Dieu glorieux, qui est infiniment bon – écrit Cajetan, avec sa solidité et sa profondeur habituelle – même s’il agissait naturellement [c'est-à-dire même s’il agissait par nécessité naturelle, et non pas librement], n’ôterait pas tout mal de l’univers ; parce que la finitude est le partage de toutes choses et que sa bonté prodiguerait dans l’univers l’ensemble des biens constitués à des degrés divers, desquels sortirait le mal par une nécessité de nature, de même que de la nature du loup découle la mort de l’agneau et de la nature des éléments la corruption des choses composées, etc. De l’infinie bonté de Dieu sortent les choses mauvaises, mais cependant pour le bien de l’univers ; les choses mauvaises ne sortent pas du non-être. Ainsi, c’est en raison de l’infinie bonté de Dieu que le mal est dans ses effets, mais non en lui-même » (in Iam, q. 2 a. 3).
ARINTERIANA
Paris - France | 2026 | Tous droits réservés
Exposition en langue française de la vie et des œuvres du Père Juan González Arintero (1860-1928), restaurateur de la théologie mystique en Espagne, grand directeur d'âmes et apôtre de l'Amour Miséricordieux.
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